À Alger, la filière biologique entre dans une phase où la promesse commerciale devra désormais reposer sur des règles lisibles, des contrôles crédibles et des produits clairement identifiés. Pour les producteurs algériens, l’enjeu ne consiste donc pas seulement à cultiver sans intrants de synthèse. Il s’agit aussi de pouvoir prouver cette conformité, du champ jusqu’au marché.

Un partenariat centré sur les règles et la certification

L’Algérie et l’Union européenne ont lancé mercredi 23 septembre 2026 un projet de jumelage institutionnel consacré à l’agriculture biologique et à la labellisation des produits agricoles. Financé à hauteur d’un million d’euros par l’Union européenne, le programme doit s’étendre sur deux ans.

Le dispositif associe le ministère algérien de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, le ministère italien de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et des Forêts, ainsi que le ministère français de l’Agriculture. L’Italie conduit le projet. La France intervient comme partenaire technique.

Un jumelage institutionnel est une coopération entre administrations publiques. Il permet de transférer des méthodes, de former des agents et d’adapter des procédures. Dans le cas algérien, le programme vise principalement à rapprocher le cadre national des exigences européennes applicables aux produits biologiques et aux signes de qualité.

Le premier volet concerne l’agriculture biologique. Il doit contribuer à préciser les responsabilités des administrations, à renforcer les contrôles et à structurer les procédures de certification. Il prévoit également la montée en compétence des organismes chargés de suivre les exploitations et les produits.

Le second volet porte sur le Label Agricole de Qualité, ou LAQ. Cet outil doit permettre de mieux reconnaître les caractéristiques d’un produit agricole et son lien avec un territoire ou une méthode de production. Cinq filières pilotes seront accompagnées. Pour chacune, les acteurs devront définir les critères de qualité et préparer un cahier des charges soumis ensuite au Comité national de labellisation.

Le projet ne crée donc pas automatiquement un accès privilégié au marché européen. Il cherche d’abord à construire l’architecture administrative et technique nécessaire pour rendre les produits algériens plus facilement vérifiables par les acheteurs, les autorités et les consommateurs.

Une filière encore réduite, mais déjà tournée vers l’export

Les données internationales disponibles montrent le chemin à parcourir. Selon les statistiques 2024 publiées par l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, l’Algérie comptait 4 103 hectares de terres agricoles biologiques. Le pays en comptait 3 738 hectares en 2023.

Cette progression reste limitée à l’échelle du continent. L’Afrique totalisait plus de 2,8 millions d’hectares de terres agricoles biologiques en 2024. L’Algérie n’en représentait donc qu’une fraction très réduite. Ces chiffres doivent toutefois être lus avec prudence. Ils mesurent les surfaces recensées dans les bases statistiques et ne résument pas toutes les pratiques agricoles à faible usage d’intrants.

La même source estime à 3 701 tonnes les exportations algériennes de produits biologiques vers l’Union européenne et les États-Unis en 2024. Environ 84 % de ce volume a été dirigé vers le marché européen. Le débouché existe donc déjà, même si les volumes restent modestes.

À l’échelle africaine, les exportations biologiques vers l’Union européenne et les États-Unis ont atteint 687 395 tonnes en 2024. L’Union européenne en a absorbé 428 845 tonnes, soit près des deux tiers du total. Le marché européen reste ainsi stratégique pour les filières africaines qui disposent d’une offre certifiée et régulière.

Le contexte commercial est cependant plus exigeant. Le règlement européen sur la production biologique, applicable depuis le 1er janvier 2022, a renforcé les conditions de contrôle et de certification pour les produits importés depuis les pays tiers. Certaines reconnaissances accordées sous l’ancien régime bénéficient de périodes de transition, dont certaines arrivent à échéance le 31 décembre 2026.

Pour les opérateurs algériens, la certification devient donc un outil commercial autant qu’un instrument de conformité. Sans traçabilité solide, un produit peut être difficile à vendre comme biologique, même si les pratiques utilisées dans l’exploitation correspondent largement à cette démarche.

Le défi de l’appropriation nationale

Le financement européen apporte une expertise et des moyens. Il ne suffira pas, à lui seul, à faire émerger une filière compétitive. La réussite dépendra de l’appropriation du dispositif par les administrations algériennes, les agriculteurs, les transformateurs, les laboratoires et les organismes de contrôle.

Le coût de la certification sera un point sensible. Pour une petite exploitation, les frais d’inspection, d’analyse, de mise en conformité et de renouvellement peuvent peser lourdement sur la marge. Si le système reste conçu pour les grandes entreprises exportatrices, il risque d’écarter les producteurs familiaux et les petites coopératives.

La question de la commercialisation sera tout aussi importante. Un label ne crée pas automatiquement un marché. Les producteurs devront disposer de circuits de collecte, de capacités de conditionnement et d’une logistique adaptée. Dans les régions éloignées des grands centres, notamment dans les zones rurales et sahariennes, le transport et le regroupement des volumes peuvent représenter un obstacle plus immédiat que la certification elle-même.

Le marché intérieur devra également être pris en compte. Une stratégie uniquement tournée vers l’export exposerait la filière aux variations de la demande européenne et aux contraintes des importateurs. La reconnaissance nationale du bio et des produits de qualité peut, au contraire, soutenir la consommation locale, la transformation agroalimentaire et la valorisation de productions liées aux territoires.

Cette démarche s’inscrit dans la volonté plus large de l’Algérie de diversifier ses exportations au-delà des hydrocarbures. L’agriculture biologique ne changera pas seule la structure du commerce extérieur. Elle peut toutefois contribuer à créer davantage de valeur autour de certaines productions agricoles, notamment lorsqu’elles associent qualité, origine et savoir-faire local.

Une portée qui dépasse la relation Alger-Bruxelles

Le projet intervient dans un espace nord-africain où les échanges agricoles avec l’Europe occupent une place centrale. L’Algérie appartient à l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale créée pour favoriser la coopération entre les pays du Maghreb, même si son activité institutionnelle demeure limitée. Dans ce contexte, l’harmonisation des méthodes de contrôle peut aussi faciliter, à terme, les échanges d’expériences entre pays voisins.

La comparaison régionale sera instructive. Le Maroc, la Tunisie et l’Égypte disposent eux aussi de filières agricoles tournées vers les marchés extérieurs, avec des niveaux différents de certification, de transformation et d’organisation professionnelle. Pour l’Algérie, l’enjeu sera de construire un modèle adapté à ses propres territoires plutôt que de reproduire mécaniquement des normes conçues ailleurs.

Le prochain indicateur à surveiller sera la mise en œuvre concrète du programme sur vingt-quatre mois. Il faudra regarder les textes adoptés, les organismes habilités, les formations réalisées et les filières retenues parmi les cinq secteurs pilotes. Le résultat se mesurera surtout dans la capacité des producteurs algériens à obtenir une certification accessible, reconnue et économiquement utile.

Le lancement du jumelage donne ainsi un cadre à une ambition encore émergente. Pour Alger, la priorité est désormais de transformer un potentiel agricole dispersé en une filière structurée, capable de répondre aux exigences internationales sans perdre son ancrage national.