À Nairobi comme dans les comtés éloignés, le téléphone reste un outil financier central. Pourtant, les chiffres de 2025 montrent une rupture intéressante : les abonnements et les réseaux d’agents progressent, tandis que les opérations réalisées par ces agents diminuent fortement. Le mobile money kényan ne disparaît pas. Il change de forme.

Un recul des opérations, pas de l’usage du numérique

La Banque centrale du Kenya indique que le volume mensuel moyen des transactions de mobile money est passé de 309,3 millions en 2024 à 217,6 millions en 2025. La baisse atteint 30 %.

La valeur des opérations a toutefois reculé plus lentement. Elle s’est établie à 722,5 milliards de shillings kényans en 2025, contre 753,5 milliards en 2024. Le repli est donc de 4 %. Ces données concernent principalement les opérations de dépôt et de retrait effectuées par l’intermédiaire des agents.

Cette différence entre le nombre d’opérations et leur valeur constitue le principal indice de la mutation en cours. Les Kényans réalisent moins de petites opérations auprès des agents, mais les montants moyens transférés restent élevés. Le mobile money ne perd donc pas nécessairement son importance économique. Il perd surtout une partie de ses usages traditionnels.

Les chiffres publiés par la Banque centrale confirment cette évolution. En décembre 2025, le Kenya comptait 473 536 agents actifs, contre 381 116 un an plus tôt. Le réseau a progressé de 24 %. Le nombre d’abonnements aux services d’argent mobile a, lui aussi, augmenté de 42,3 millions à 51,4 millions, soit 22 %.

Le nombre d’abonnements mobiles a également progressé. Il est passé de 71,4 millions en décembre 2024 à 78,4 millions en décembre 2025. Le Kenya comptait ainsi davantage de téléphones, de comptes et de points de service, mais moins de transactions réalisées au guichet des agents.

Le modèle historique de M-Pesa entre dans une nouvelle phase

Lancé en 2007 par Safaricom, M-Pesa a contribué à transformer les paiements au Kenya. Le service a permis à des millions de personnes d’envoyer, de recevoir et de conserver de l’argent avec un téléphone portable. Il a aussi réduit la dépendance à l’égard des agences bancaires classiques.

Ce modèle reposait largement sur les agents. Ils convertissaient l’argent liquide en solde numérique, puis réalisaient l’opération inverse lors d’un retrait. Ce maillage reste essentiel dans les zones rurales, les marchés et les quartiers où l’accès aux agences bancaires demeure limité.

Mais l’écosystème financier kényan s’est considérablement diversifié. Les banques proposent désormais leurs propres applications. Les commerçants utilisent davantage les paiements directs. Les entreprises peuvent régler leurs fournisseurs ou leurs salariés par voie numérique, sans passage systématique par un dépôt ou un retrait en espèces.

La base statistique de la Banque centrale du Kenya montre d’ailleurs que le nombre de comptes enregistrés et le réseau d’agents continuent de croître. Cela suggère que le ralentissement observé en 2025 ne correspond pas à un désintérêt général pour les services numériques.

Il traduit plutôt un déplacement des opérations. Une partie des utilisateurs passe directement du compte du payeur à celui du commerçant ou du bénéficiaire. Dans ce cas, la transaction reste numérique, mais elle ne produit pas nécessairement un dépôt ou un retrait auprès d’un agent.

Les petites transactions davantage exposées aux coûts

La fiscalité constitue un autre élément du débat. Le Kenya applique une taxe d’accise sur les frais facturés pour certains services de transfert d’argent. Le cadre fiscal a évolué au fil des années, avec une hausse du taux applicable aux opérateurs de téléphonie mobile, notamment après la réforme de 2023.

Un document de la Kenya Private Sector Alliance, principale organisation faîtière du secteur privé kényan, rappelle que le taux appliqué aux services de transfert des opérateurs cellulaires a été porté à 15 % en 2023. Le document souligne aussi les inquiétudes des entreprises face à l’effet de cette charge sur les utilisateurs.

La fiscalité ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la baisse de 2025. Le rapport de la Banque centrale ne présente pas une relation mécanique entre l’impôt et le recul des volumes. Il est donc plus prudent de parler d’un facteur possible, dans un ensemble plus large de changements.

Pour les ménages modestes, les frais pèsent davantage sur les petites sommes. Envoyer plusieurs centaines de shillings peut représenter un coût proportionnellement important. Certains utilisateurs peuvent alors regrouper leurs transferts, privilégier un paiement direct ou revenir temporairement à l’argent liquide.

Cette réalité touche différemment les territoires. Dans les quartiers urbains de Nairobi, les paiements marchands et les applications bancaires offrent de nombreuses alternatives. Dans les zones rurales, l’agent demeure souvent le point de contact le plus accessible. La baisse moyenne nationale peut donc recouvrir des situations très différentes selon les comtés et les revenus.

Une transformation qui dépasse le seul Kenya

Le Kenya reste un laboratoire majeur des services financiers numériques en Afrique de l’Est. Son évolution intéresse directement la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui réunit plusieurs pays engagés dans l’intégration commerciale et financière régionale.

La trajectoire kényane montre qu’un marché arrivé à maturité ne se mesure plus seulement au nombre de transactions effectuées par les agents. Il faut aussi observer les paiements entre entreprises, les règlements marchands, les transferts entre comptes bancaires et portefeuilles numériques, ainsi que les usages transfrontaliers.

Cette mutation pose néanmoins une question sociale. Si les opérations se déplacent vers les applications et les paiements directs, les agents devront adapter leur activité. Ils pourraient fournir davantage de services liés au crédit, à l’épargne, à l’assurance ou aux paiements commerciaux. À l’inverse, les agents les moins équipés risquent de subir la baisse des commissions liées aux dépôts et aux retraits.

La prochaine étape consistera donc à distinguer le recul du mobile money traditionnel de la croissance globale des paiements numériques. Les données disponibles pour 2025 indiquent déjà que le Kenya n’abandonne pas la finance mobile. Il entre dans une phase où les outils, les intermédiaires et les habitudes de paiement se recomposent.