À Djouba, la transition censée conduire le Soudan du Sud vers ses premières élections nationales s’achève dans un climat de méfiance. La décision prise par Salva Kiir concentre de nouveau les leviers de l’État autour de la présidence, alors que son principal rival, Riek Machar, est écarté du dispositif politique.

Une transition issue de l’accord de paix arrive à son terme

Le président sud-soudanais Salva Kiir a annoncé, le 22 septembre 2026, la dissolution du gouvernement d’union nationale de transition. Une administration intérimaire doit désormais gérer les affaires publiques jusqu’au scrutin général prévu le 22 décembre 2026.

La décision intervient après l’adoption d’amendements à la loi électorale. La radiodiffusion publique sud-soudanaise présente cette étape comme la fin de la période de transition et comme une préparation juridique aux élections.

Dans les faits, le décret met fin à l’architecture politique créée par l’accord de paix revitalisé de 2018. Ce texte avait instauré un partage du pouvoir entre le camp de Salva Kiir et celui de Riek Machar, après cinq années de guerre civile.

Riek Machar occupait le poste de premier vice-président depuis la formation du gouvernement d’union nationale en février 2020. Son mouvement, le SPLM-IO, participait aussi à plusieurs institutions centrales, notamment dans les secteurs liés à la sécurité, au pétrole et à la gouvernance territoriale.

Le parti de Machar rejette un processus qu’il juge déséquilibré

Le camp de Riek Machar affirme rejeter le processus électoral lancé par les autorités. Il estime que les changements ont été décidés unilatéralement, sans garanties suffisantes pour l’opposition ni mécanisme crédible de partage du pouvoir.

Cette contestation ne porte donc pas uniquement sur la dissolution du gouvernement. Elle concerne aussi les conditions du scrutin. Le parti de Machar redoute qu’une administration intérimaire dominée par le président sortant organise une compétition dont les règles, les institutions et les moyens seraient déjà déséquilibrés.

La rupture s’inscrit dans une dégradation progressive des relations entre les deux dirigeants. Riek Machar est privé de liberté depuis mars 2025. Il est poursuivi à Djouba dans un dossier lié aux violences survenues dans l’État du Haut-Nil. En septembre 2025, le ministère sud-soudanais de la Justice avait annoncé des inculpations visant notamment des faits qualifiés de meurtre, de trahison, de terrorisme et de crimes contre l’humanité.

Ces accusations sont contestées par le camp de l’ancien vice-président. Elles ont toutefois profondément réduit sa capacité à participer directement aux négociations politiques. Le procès ouvert à Djouba se déroule ainsi en parallèle de la réorganisation des institutions nationales.

Le calendrier électoral reste soumis à de lourdes contraintes

Le vote du 22 décembre 2026 doit être le premier scrutin national organisé depuis l’indépendance du Soudan du Sud, proclamée le 9 juillet 2011. Le pays n’a encore jamais connu d’alternance présidentielle issue d’une élection générale.

Plusieurs obstacles restent cependant ouverts. Les institutions électorales doivent actualiser les listes, organiser l’enregistrement des partis et préparer les opérations de vote dans un territoire vaste, peu connecté et marqué par de fortes disparités entre Djouba et les régions.

La question de la sécurité demeure tout aussi déterminante. Le Soudan du Sud compte encore de nombreux groupes armés et des forces issues de la guerre civile qui n’ont pas été pleinement intégrées dans une chaîne de commandement unifiée.

Dans certaines zones rurales, les rivalités locales, les conflits fonciers et les affrontements entre groupes armés peuvent peser davantage sur la participation que les débats institutionnels menés dans la capitale. Une élection techniquement organisée à Djouba ne garantirait donc pas, à elle seule, un scrutin réellement compétitif à l’échelle nationale.

La crédibilité du processus dépendra aussi de l’accès des candidats aux médias, de la liberté de réunion et de la capacité des observateurs à travailler sans pression. Elle reposera enfin sur la publication de résultats acceptés par les principaux acteurs politiques.

Un pouvoir exécutif renforcé dans un pays sous pression

La mise en place d’une administration intérimaire peut assurer la continuité de l’État. Elle risque également de renforcer le contrôle de la présidence sur les ministères, les gouvernements régionaux et les ressources publiques.

Cette concentration intervient dans une économie très dépendante du pétrole. Les revenus pétroliers financent une grande partie du budget, mais leur gestion reste vulnérable aux interruptions de production, aux tensions avec le Soudan voisin et aux difficultés d’acheminement des exportations.

Pour les salariés de l’administration, les commerçants et les acteurs de l’économie informelle, l’enjeu immédiat est la stabilité. Les retards de salaires, les fluctuations des prix et l’insécurité affectent directement les ménages. Dans les régions productrices, les habitants attendent aussi que les revenus nationaux se traduisent par des services publics plus réguliers.

Pour les responsables politiques, le rapport de force est différent. Salva Kiir dispose désormais d’un avantage institutionnel considérable. L’opposition, elle, doit décider si elle participe au scrutin malgré ses réserves ou si elle le boycotte, au risque de réduire encore sa présence dans les institutions.

L’IGAD et l’Union africaine face à un test régional

La crise sud-soudanaise ne concerne pas seulement les acteurs de Djouba. Le pays appartient à l’Afrique de l’Est et relève notamment de l’IGAD, l’organisation régionale qui a joué un rôle central dans les négociations ayant conduit à l’accord de paix de 2018.

La dissolution du gouvernement intervient alors que cet accord reste partiellement appliqué. La réforme du secteur de la sécurité, la justice transitionnelle, la constitution permanente et la préparation électorale ont avancé lentement.

L’Union africaine devra donc observer deux impératifs en même temps. Elle devra préserver la possibilité d’un scrutin qui mette fin à une transition prolongée. Mais elle devra aussi vérifier que cette échéance ne serve pas à formaliser une concentration durable du pouvoir.

La prochaine étape sera la composition effective de l’administration intérimaire et la répartition des postes laissés vacants par les représentants du SPLM-IO. Les garanties accordées à Riek Machar et à ses partisans pèseront également sur le risque de nouvelles violences.

Au Soudan du Sud, l’échéance du 22 décembre 2026 ne sera donc pas seulement un rendez-vous électoral. Elle permettra de mesurer si l’accord de paix a produit une transition politique réelle ou s’il a simplement suspendu, pendant quelques années, une rivalité toujours active.