Dans l’est de la République démocratique du Congo, atteindre une zone de santé devient parfois aussi difficile que soigner les blessés. Les équipes humanitaires doivent composer avec les affrontements, les barrages, les menaces et les restrictions imposées sur les axes reliant les territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Cette pression ne ralentit pas seulement le travail des organisations. Elle éloigne les soins, l’eau potable, la protection et l’aide alimentaire des populations déplacées ou restées dans les zones rurales.
Un espace humanitaire qui se rétrécit
Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH), mécanisme de suivi des violations des droits humains en République démocratique du Congo, a recensé 31 violations du droit international humanitaire au premier semestre 2026, selon un bilan relayé par le média congolais Digitalcongo.org.
Ces faits concernent notamment des attaques contre des hôpitaux, une école, des personnes protégées et des sites bénéficiant d’une protection particulière en période de conflit. La matière examinée mentionne dix attaques contre des hôpitaux, une contre une école, dix-sept visant des personnes protégées et trois contre des sites protégés.
Le droit international humanitaire impose pourtant aux parties au conflit de protéger les civils, les établissements de santé, les personnels médicaux et les opérations de secours. Une attaque contre un hôpital ne touche donc pas seulement un bâtiment. Elle peut interrompre les urgences, déplacer les patients et priver toute une zone de soins essentiels.
Le même bilan du BCNUDH fait état de 2 996 violations et atteintes aux droits humains documentées entre le 1er janvier et le 30 juin 2026. Ces faits auraient affecté 6 189 victimes à l’échelle nationale. Dans les provinces touchées par les conflits, 2 607 violations ont été enregistrées pour 5 032 victimes.
À Mwenga, une mission interrompue
Le territoire de Mwenga, dans la province du Sud-Kivu, illustre concrètement ces difficultés. Le 1er mai 2026, dix membres de Médecins sans frontières (MSF) auraient été menacés à Kalambi alors qu’ils se rendaient de Bukavu vers Mwenga pour évaluer les besoins sanitaires.
L’équipe a été temporairement empêchée de poursuivre sa route. Après cet incident, MSF a suspendu ses activités à Mwenga-centre et renoncé, dans un premier temps, à se déployer vers Kamituga et Kitutu, d’après les informations communiquées dans la matière de départ.
Un média congolais a également rapporté, le 6 mai 2026, l’attaque d’un convoi de MSF à proximité de Kalambi. Les circonstances et la qualification exacte de l’incident doivent toutefois être distinguées des faits documentés par le BCNUDH. Les membres de l’équipe seraient sortis indemnes, tandis que des biens auraient été pillés.
Ces événements montrent la fragilité des missions dans les territoires éloignés de Bukavu. Une équipe peut partir pour établir un diagnostic, préparer une campagne de vaccination ou renforcer un centre de santé. Un barrage ou une menace suffit ensuite à suspendre l’opération.
Des obstacles qui dépassent les attaques armées
Les risques ne se limitent pas aux tirs et aux enlèvements. Les organisations signalent aussi des barrières illégales, des restrictions de mouvement, des braquages, des pillages et des menaces directes contre leurs employés.
À cela s’ajoutent la taxation de certaines importations humanitaires et la multiplication des autorisations administratives. Ces contraintes augmentent le coût du transport des médicaments et rallongent le délai entre l’achat d’un produit et son arrivée dans une structure de santé.
Dans les zones rurales, l’effet est immédiat. Un centre qui manque d’antibiotiques, de poches de sang ou de matériel obstétrical ne peut pas toujours être ravitaillé rapidement. Les habitants doivent alors parcourir de longues distances, souvent à pied ou sur des motos, pour rejoindre un hôpital encore fonctionnel.
Les villes ne sont pas épargnées. À Uvira et Kamanyola, MSF a décrit en 2025 un accès fortement perturbé entre Bukavu et Uvira. L’organisation indiquait avoir pris en charge près de 400 blessés de guerre et 800 cas de choléra à Uvira depuis février 2025, tout en soutenant les structures de santé de Kamanyola.
Cette réalité crée une géographie inégale de l’aide. Les capitales provinciales et les grands centres urbains conservent davantage de services. Les territoires enclavés, eux, dépendent de corridors humanitaires exposés et de financements souvent irréguliers.
Une crise d’accès aggravée par le recul des financements
La sécurité intervient dans un contexte de ressources plus limitées. Les organisations humanitaires doivent réduire certaines activités, prioriser les urgences et concentrer leurs équipes dans les zones où les conditions d’accès restent acceptables.
Or les besoins continuent d’augmenter. L’offensive du M23, l’activité persistante de groupes armés comme les ADF et la CODECO, ainsi que les affrontements entre forces étatiques et groupes armés ont provoqué de nouveaux déplacements dans l’est de la République démocratique du Congo.
Le BCNUDH a attribué au groupe ADF 198 atteintes aux droits humains au premier semestre 2025 dans l’Ituri et le Nord-Kivu. Ces violences avaient alors fait au moins 1 071 victimes selon le bilan onusien. Ces chiffres ne décrivent pas directement les attaques contre l’aide humanitaire, mais ils montrent l’environnement dans lequel les équipes doivent travailler.
En 2025, l’Office de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) a recensé 626 incidents affectant les acteurs humanitaires en République démocratique du Congo. Le Nord-Kivu concentrait 290 cas, devant le Sud-Kivu avec 177 incidents et l’Ituri avec 89.
Les cambriolages, les vols à main armée et les intrusions représentaient 36 % des incidents. Les interférences et restrictions de mouvement comptaient pour 34 %, tandis que les intimidations, menaces et agressions physiques représentaient 27 %.
Le défi régional de l’accès aux populations
La situation de l’est congolais dépasse le cadre national. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu se trouvent au cœur d’un espace transfrontalier reliant la République démocratique du Congo, le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi et la Tanzanie.
Les déplacements de populations, la fermeture de certains axes et la circulation des groupes armés compliquent les réponses coordonnées. La Communauté d’Afrique de l’Est, à laquelle la République démocratique du Congo appartient, est directement concernée par les effets de cette instabilité sur les frontières et les couloirs commerciaux.
Pour les populations, l’enjeu est concret. Une suspension de mission peut signifier l’arrêt d’un service de maternité, le retard d’une évacuation ou l’interruption d’une campagne contre le choléra. Pour les autorités congolaises et les acteurs régionaux, la priorité consiste à garantir des corridors sûrs, à combattre les extorsions et à enquêter sur les attaques.
Les prochains mois permettront de mesurer si les engagements diplomatiques et sécuritaires améliorent réellement l’accès aux territoires. Dans l’est de la République démocratique du Congo, la protection de l’aide humanitaire reste un indicateur essentiel de la capacité des acteurs armés et des autorités à préserver les civils au-delà des déclarations.