Au Kenya, l’intelligence artificielle quitte progressivement le laboratoire pour entrer dans les circuits de l’administration. À Nairobi, le débat ne porte plus seulement sur l’innovation. Il concerne désormais la capacité de l’État à utiliser ces outils sans perdre la maîtrise de ses données, de ses décisions et de ses priorités.
Un partenariat annoncé avec Anthropic
Le Kenya a annoncé, le 23 septembre 2026, un accord de coopération avec Anthropic, l’entreprise américaine à l’origine de la famille de modèles Claude. L’annonce a été faite par Philip Thigo, envoyé spécial du président kényan pour les technologies.
Le partenariat doit couvrir la recherche, la formation, la sécurité et l’évaluation des systèmes d’intelligence artificielle. L’éducation et la santé figurent également parmi les secteurs concernés.
Selon Philip Thigo, l’objectif est de « cocréer avec les institutions kényanes, renforcer les capacités locales, tester ce qui fonctionne et déployer les solutions de manière responsable dans le respect du droit kényan ». Cette formulation place les administrations kényanes au centre du dispositif. Elle ne présente donc pas l’IA comme une technologie simplement importée, mais comme un outil à adapter aux réalités nationales.
La conclusion de l’accord n’a pas encore été détaillée dans un document public facilement accessible. Ses modalités concrètes, son calendrier et les institutions appelées à le mettre en œuvre devront donc être précisés. À ce stade, les éléments disponibles reposent principalement sur l’annonce du responsable kényan.
Le choix des domaines annoncés est toutefois significatif. La formation vise à élargir le nombre de fonctionnaires capables d’utiliser et d’évaluer ces outils. La recherche doit soutenir les usages locaux. La sécurité concerne notamment les risques liés aux erreurs, aux fuites de données et aux cyberattaques. Enfin, l’évaluation doit permettre de vérifier la fiabilité des systèmes avant leur déploiement à grande échelle.
Nairobi construit un cadre national
Cette annonce intervient dans une séquence plus large. Le 21 septembre, le Kenya a signé un protocole d’accord de cinq ans avec l’Emerging Markets Working Group de la Hoover Institution, rattachée à l’université Stanford. Le texte porte sur l’utilisation des données, de l’IA et des outils numériques dans l’administration.
Le partenariat prévoit notamment de renforcer la recherche appliquée, l’analyse des politiques publiques et les capacités institutionnelles. Des médias kényans et africains ont rapporté la signature à New York, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies. La coopération avec Stanford et celle annoncée avec Anthropic poursuivent ainsi une même direction : faire de la donnée un instrument de décision publique.
Le gouvernement kényan s’appuie déjà sur une architecture numérique en expansion. La plateforme eCitizen regroupe plus de 22 000 services publics, selon le ministère kényan de l’Information, des Communications et de l’Économie numérique. Elle constitue désormais l’un des principaux points d’accès des citoyens aux démarches administratives.
Cette centralisation facilite l’accès aux services. Elle soulève aussi des questions sur la protection des données, la continuité technique et l’inclusion des personnes éloignées du numérique. Un service accessible depuis Nairobi ne l’est pas forcément de la même manière dans les comtés ruraux, lorsque la connexion reste instable ou que l’accompagnement fait défaut.
Le Kenya dispose déjà d’une stratégie nationale pour l’intelligence artificielle couvrant la période 2025-2030. Elle s’articule autour de plusieurs priorités : les infrastructures numériques, les écosystèmes de données, la gouvernance, la recherche, l’innovation et la commercialisation des solutions.
Le défi des compétences et des usages
La technologie ne produira pas automatiquement de meilleurs services publics. Tout dépendra de la qualité des données, de la formation des agents et de la capacité des institutions à contrôler les résultats produits par les algorithmes.
Le ministère kényan de l’Information estime que la transformation numérique doit désormais être jugée sur ses effets concrets. Il cite notamment la productivité des entreprises, la création d’emplois, l’efficacité des services et l’amélioration de la qualité de vie.
Cette approche est particulièrement importante dans un pays où l’administration nationale coexiste avec 47 gouvernements de comté. Un outil conçu pour un ministère à Nairobi devra pouvoir fonctionner dans des administrations disposant de moyens, de personnels et de niveaux de connectivité différents.
Le besoin de compétences est considérable. Une estimation publiée dans Africa’s Development Dynamics 2024, élaboré par l’Organisation de coopération et de développement économiques et la Commission de l’Union africaine, évaluait à 32,7 millions le nombre d’emplois kényans nécessitant des compétences numériques d’ici 2030. Parmi eux, 21,4 millions demanderaient des compétences de base et 1,7 million des compétences avancées.
Ces chiffres concernent l’ensemble de l’économie, mais ils éclairent aussi le défi de l’État. L’administration aura besoin d’agents capables de formuler une demande à un système d’IA, de repérer une réponse erronée et de comprendre les limites d’un modèle. Dans la santé et l’éducation, cette supervision humaine sera essentielle, car une erreur peut affecter directement les droits ou le parcours d’une personne.
Une question de souveraineté numérique
Pour le Kenya, l’enjeu dépasse la modernisation des formulaires et des plateformes. Il touche à la souveraineté numérique, c’est-à-dire à la capacité d’un pays à décider de l’usage de ses données, de ses infrastructures et de ses outils technologiques.
Les autorités kényanes insistent déjà sur la nécessité de tenir compte des réalités institutionnelles et linguistiques du pays. Cette exigence est déterminante pour les systèmes d’IA utilisés dans un environnement marqué par le swahili, l’anglais et de nombreuses langues nationales.
Elle concerne aussi les biais contenus dans les données. Un modèle entraîné principalement sur des contenus étrangers peut mal interpréter une situation locale, une expression administrative ou une réalité sociale. La participation de chercheurs, d’entreprises et d’institutions kényanes à l’évaluation des systèmes sera donc aussi importante que l’accès à la technologie.
Le Kenya devra, en parallèle, appliquer ses règles de protection des données. Le pays dispose depuis 2019 d’une loi dédiée et d’une autorité chargée de sa mise en œuvre. L’essor de l’IA pourrait toutefois exiger des contrôles supplémentaires sur la conservation des informations, les transferts transfrontaliers et l’utilisation des données biométriques.
Un laboratoire pour l’Afrique de l’Est
La trajectoire kényane intéresse directement l’Afrique de l’Est. Le Kenya joue un rôle central dans la Communauté d’Afrique de l’Est, qui cherche à renforcer l’intégration économique et la circulation des services numériques entre ses États membres.
Si Nairobi parvient à déployer des outils fiables dans l’administration, l’expérience pourrait alimenter les discussions régionales sur l’interopérabilité, la cybersécurité et les normes communes. À l’inverse, des failles dans la protection des données ou des systèmes trop dépendants de fournisseurs étrangers pourraient raviver les inquiétudes sur la maîtrise technologique.
La prochaine étape sera donc celle de l’exécution. Le Kenya devra préciser les projets pilotes, les règles de contrôle, les institutions responsables et les indicateurs de résultats. L’enjeu ne sera pas de multiplier les annonces, mais de démontrer que l’intelligence artificielle peut améliorer un service public sans creuser l’écart entre Nairobi, les comtés et les populations moins connectées.