Dans plusieurs capitales ouest-africaines, le raffinage de l’or est devenu un symbole de souveraineté économique. Mais une question demeure : faut-il vraiment construire une usine dans chaque pays producteur, ou organiser un réseau régional capable de fonctionner à plein régime ?

Le débat dépasse la seule transformation d’un métal précieux. Il touche à la fiscalité, à la traçabilité, à l’emploi qualifié et au contrôle des exportations. Il pose aussi une question simple : comment retenir davantage de valeur sans multiplier des équipements qui risquent de se concurrencer ?

Une course ouest-africaine à la transformation locale

La Côte d’Ivoire a annoncé la mise en service d’une raffinerie d’or au premier semestre 2027. Le projet s’inscrit dans une progression rapide de la production nationale. Entre 2015 et 2024, celle-ci est passée d’environ 25 à 58 tonnes, selon les données citées par la presse économique. La croissance aurifère ivoirienne renforce donc l’intérêt d’une capacité d’affinage installée à Abidjan.

Au Mali, une raffinerie de 200 tonnes par an a été annoncée. La première pierre du projet a été posée à Bamako en juin 2025, avec une participation majoritaire de l’État malien et un partenariat avec le groupe russe Yadran, d’après les informations disponibles sur le projet.

Le Burkina Faso avance également sur une installation de 150 tonnes annuelles. Le ministère burkinabè chargé des Mines avait présenté cette capacité comme un moyen de mieux valoriser une ressource qui représente le premier produit d’exportation du pays. En 2022, la production industrielle déclarée atteignait 57,674 tonnes, hors une partie de l’activité artisanale. Le projet burkinabè de raffinerie affiche donc une capacité supérieure à la production industrielle recensée à cette date.

La Guinée veut aller plus loin. Conakry défend une raffinerie de grande capacité, conçue pour traiter une partie de la production nationale, mais aussi de l’or venu des pays voisins. Le ministre guinéen des Mines, Bouna Sylla, a présenté cette ambition comme celle d’un pôle régional. La capacité annoncée dépasserait 500 tonnes par an, un volume très supérieur à la production guinéenne officiellement évoquée pour 2025.

Ces projets ne répondent pas tous au même modèle. Certains visent d’abord le contrôle de l’or artisanal. D’autres cherchent à servir les grandes compagnies minières. La Guinée, elle, mise ouvertement sur les flux régionaux. Cette différence sera déterminante pour leur viabilité.

La souveraineté ne remplace pas la masse critique

Raffiner l’or localement présente plusieurs avantages. L’opération permet d’obtenir un métal conforme aux standards internationaux avant son exportation. Elle facilite aussi la collecte de données sur les volumes produits et peut améliorer la lutte contre la fraude.

Pour les États, l’enjeu est également fiscal. Une chaîne mieux contrôlée peut réduire les sorties informelles et donner aux administrations une vision plus précise des revenus miniers. Pour les travailleurs, une raffinerie crée des emplois techniques dans la chimie, la métallurgie, la sécurité et l’analyse en laboratoire.

Cependant, une raffinerie ne devient pas rentable uniquement parce qu’elle traite une ressource de grande valeur. Ses coûts sont élevés : équipements spécialisés, énergie stable, laboratoires, sécurité, certification et personnel qualifié. La marge réalisée sur chaque unité de métal reste limitée. L’usine doit donc traiter des volumes réguliers.

Le problème apparaît lorsque plusieurs installations visent simultanément le même approvisionnement. La production industrielle ne suffit pas toujours à remplir les capacités annoncées. Les promoteurs doivent alors capter l’or artisanal ou attirer le métal produit dans les pays voisins.

Cette dépendance crée une tension. Chaque gouvernement souhaite contrôler son or et développer une industrie nationale. Dans le même temps, chaque raffinerie cherche à élargir son marché au-delà des frontières. Sans accord régional, les projets peuvent entrer en concurrence pour les mêmes volumes.

Le Ghana et l’Afrique du Sud montrent les limites du modèle national

Le Ghana offre un exemple particulièrement instructif. Premier producteur africain d’or, le pays dispose déjà d’une expérience industrielle et de plusieurs infrastructures de raffinage. Pourtant, ces installations ont longtemps fonctionné en dessous de leurs capacités, faute d’un approvisionnement suffisant et régulier.

Depuis janvier 2026, le Ghana Gold Board, l’organisme public chargé de l’achat et de la commercialisation de l’or, travaille avec Gold Coast Refinery et Rand Refinery. L’accord prévoit notamment le traitement local d’une partie de l’or issu de l’exploitation artisanale et à petite échelle. La Ghana News Agency a rapporté un objectif de 52 tonnes raffinées par an dans le cadre de ce dispositif. Le dispositif ghanéen de raffinage local vise aussi une future conformité aux standards de la London Bullion Market Association, référence internationale du marché de l’or.

Cette stratégie montre qu’une raffinerie a besoin d’un mécanisme d’approvisionnement, pas seulement d’un bâtiment. Le rôle du GoldBod consiste précisément à organiser la collecte et la livraison du métal. Sans cette coordination, même un producteur majeur peut laisser ses unités tourner au ralenti.

L’Afrique du Sud a connu une évolution comparable. Rand Refinery, longtemps associée à la production aurifère sud-africaine, traite désormais une part importante de métal provenant d’autres pays africains. Le recul de la production nationale a obligé l’entreprise à élargir son réseau d’approvisionnement, notamment vers le Ghana et la Tanzanie. L’évolution de l’approvisionnement de Rand Refinery illustre une réalité industrielle : une infrastructure nationale peut devenir une plateforme continentale lorsque son marché intérieur ne suffit plus.

Vers une complémentarité entre États plutôt qu’une duplication

Pour l’Afrique de l’Ouest, la question n’est donc pas de choisir entre transformation locale et coopération régionale. Les deux objectifs peuvent se renforcer. Une raffinerie installée au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire ou en Guinée peut traiter une partie de la production nationale, tout en accueillant du métal provenant d’autres pays.

Encore faut-il harmoniser les règles. Les États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, disposent déjà d’un cadre régional pour faciliter les échanges. Mais les changements politiques récents et le retrait annoncé du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la communauté compliquent la coordination.

La création de l’Alliance des États du Sahel, qui réunit ces trois pays, ajoute un autre niveau de coopération. Elle pourrait favoriser des mécanismes communs dans le secteur minier, mais elle ne remplace pas automatiquement les standards régionaux sur la traçabilité, les douanes ou la certification.

La compétitivité dépendra donc de plusieurs facteurs : le coût de l’énergie, la fiabilité des transports, la sécurité des convois, l’accès aux laboratoires et la reconnaissance internationale des lingots produits. Une usine proche des mines n’est pas forcément la mieux placée si elle ne peut pas garantir des standards acceptés par les acheteurs mondiaux.

Les populations ne bénéficieront pas toutes de la même manière de ces projets. Dans les capitales, les emplois industriels et les services spécialisés pourraient se concentrer autour des unités de raffinage. Dans les zones minières, l’effet dépendra surtout de la formalisation de l’activité artisanale, des prix d’achat et de la capacité des États à lutter contre les circuits clandestins.

La prochaine étape sera donc moins spectaculaire que l’inauguration d’une usine. Elle consistera à démontrer que ces capacités peuvent être alimentées durablement, certifiées et intégrées à un marché régional. Dans cette compétition, les installations les plus solides ne seront pas nécessairement celles qui annoncent les plus grands volumes, mais celles qui sauront organiser un approvisionnement fiable au-delà de leur propre frontière.