Aux Comores, une querelle interne au principal parti de la majorité prend désormais une tournure judiciaire. En cause : des accusations portant sur l’existence d’un compte bancaire de la Convention pour le renouveau des Comores (CRC) et sur d’importants mouvements de fonds que l’ancien ministre Mahamoud Salim Hafi dit avoir observés.
Une affaire née au cœur de la majorité
Le dossier ne vient pas d’un opposant extérieur au pouvoir. Mahamoud Salim Hafi a longtemps évolué dans les rangs de la CRC. Ancien ministre de l’Éducation nationale, ancien directeur général de l’Office de radio et télévision des Comores (ORTC), il avait aussi été nommé secrétaire général adjoint du gouvernement en juillet 2024.
Ce parcours donne un relief particulier à ses déclarations. Dans une interview diffusée à la mi-septembre 2026, l’ancien responsable affirme avoir consulté un relevé bancaire qu’il présente comme celui d’un compte de la CRC ouvert auprès d’Exim Bank Comores.
Il évoque des opérations réalisées entre 2023 et 2025. Selon son récit, des sommes importantes seraient entrées sur le compte avant d’être transférées vers des comptes personnels liés à des cadres du parti. Ces affirmations restent toutefois à établir. Le document montré pendant l’entretien n’a pas, à ce stade, fait l’objet d’une authentification publique indépendante.
Dans des propos rapportés par plusieurs médias comoriens, Mahamoud Salim Hafi demande notamment l’origine de ces fonds et les raisons de leur redistribution présumée. Il met en cause le secrétaire national de la CRC et sa trésorière. Les personnes citées n’ont pas reconnu ces accusations.
La banque et le parti contestent l’existence du compte
Exim Bank Comores rejette catégoriquement le lien bancaire avancé par l’ancien ministre. La direction de l’établissement affirme qu’aucun compte n’est enregistré au nom de la CRC dans ses registres. Elle assure également qu’aucun élément public ne permet, à ce stade, de retenir des faits de blanchiment ou de corruption.
La banque dit avoir informé la Banque centrale des Comores et se déclare disponible pour tout contrôle. Elle insiste aussi sur les conséquences possibles de telles accusations pour les déposants et les partenaires financiers. Dans un secteur bancaire de taille limitée, une mise en cause non étayée peut rapidement affecter la confiance nécessaire aux transactions.
La CRC a repris cette version à son compte. Dans un communiqué, le parti affirme avoir sollicité Exim Bank Comores, qui lui aurait confirmé par écrit, le 18 septembre 2026, l’absence de compte ouvert à son nom.
Cette réponse ne clôt pourtant pas le débat. Elle déplace la question vers la nature du document présenté par Mahamoud Salim Hafi. S’agit-il d’un relevé authentique ? Le compte concernait-il une autre structure, un intermédiaire ou une personne physique ? Ces points devront être vérifiés par les enquêteurs et, si nécessaire, par une expertise bancaire.
La Banque centrale des Comores joue, dans ce type de dossier, un rôle déterminant. Elle supervise l’activité bancaire et peut vérifier l’existence d’un compte, l’identité de son titulaire ainsi que la conformité des opérations aux règles en vigueur.
Une procédure judiciaire contestée par l’ancien ministre
La CRC a engagé une procédure contre Mahamoud Salim Hafi pour diffamation, injures publiques et diffusion de fausses informations, selon plusieurs médias comoriens. Une citation à comparaître lui a été remise par voie d’huissier. L’ancien ministre aurait refusé de la réceptionner, en contestant la qualité des responsables du parti à l’origine de la démarche.
Une audience devant le tribunal correctionnel de Moroni était annoncée pour les 23 ou 24 septembre 2026 selon les comptes rendus disponibles. Cette différence de date n’a pas été clarifiée publiquement. Elle devra l’être par le greffe ou par les avocats des parties.
La procédure ne permettra pas nécessairement de trancher seule la question de l’origine des fonds. Elle devra d’abord déterminer si les propos tenus relèvent de la diffamation et si leur auteur disposait d’éléments suffisamment sérieux pour les formuler. La vérification des documents bancaires constitue donc un enjeu central.
De son côté, Mahamoud Salim Hafi conteste aussi la légitimité de l’actuelle direction de la CRC. Cette position ajoute une dimension politique au contentieux. Le différend ne porte plus seulement sur des opérations financières présumées. Il révèle également une bataille autour du contrôle du parti et de la représentation de ses membres.
Une fracture qui dépasse le seul cadre partisan
La polémique intervient dans une période où la CRC occupe une place centrale dans la vie politique comorienne. Le parti soutient le président Azali Assoumani et concentre une grande partie des responsabilités de la majorité. Toute crise interne peut donc avoir des effets sur le fonctionnement de l’exécutif.
Depuis plusieurs mois, Mahamoud Salim Hafi s’exprime régulièrement sur des tensions au sommet de l’État. Il avait déjà affirmé que des membres du gouvernement s’étaient plaints de blocages internes et de la montée en influence de certains responsables. Le gouvernement avait démenti ces accusations et assuré que l’exécutif fonctionnait dans la cohésion.
La nouvelle affaire met aussi en lumière les limites du débat public aux Comores. Les accusations circulent d’abord dans des émissions en ligne et sur les réseaux sociaux. Les documents sont rarement accessibles dans leur intégralité. Les réponses officielles arrivent ensuite, souvent sous la forme de démentis ou de plaintes.
Pour la population, l’enjeu est concret. Une controverse sur les finances d’un parti au pouvoir nourrit les interrogations sur la transparence de la vie publique. Elle peut aussi fragiliser la confiance dans les banques, alors que les ménages, les entreprises et les acteurs de l’économie informelle dépendent fortement de la stabilité des circuits de paiement.
Un signal observé dans l’océan Indien
Les Comores appartiennent à l’espace de l’océan Indien et travaillent notamment avec la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale qui rassemble plusieurs pays d’Afrique australe et insulaire. Le pays reste également engagé dans les mécanismes de l’Union africaine consacrés à la gouvernance, à la lutte contre la corruption et à la stabilité institutionnelle.
À cette échelle, l’affaire rappelle une difficulté commune à plusieurs États africains : les partis au pouvoir jouent souvent un rôle central dans l’accès aux ressources publiques, tandis que leurs mécanismes internes de contrôle restent peu visibles. La frontière entre financement politique, influence économique et gestion privée doit pourtant être clairement établie par le droit.
La suite dépendra de trois éléments. Le tribunal devra préciser le calendrier de la procédure. Les documents bancaires devront être authentifiés ou écartés. Enfin, la direction de la CRC devra répondre aux interrogations de ses propres membres, au-delà de la seule stratégie judiciaire.
À Moroni, la question dépasse donc le conflit entre un ancien ministre et son parti. Elle touche à la crédibilité des institutions, à la solidité du système bancaire et à la capacité de la majorité comorienne à régler ses divisions sans laisser les rumeurs occuper tout l’espace public.