À New York, la question n’est plus seulement de savoir si le Conseil de sécurité des Nations unies doit évoluer. Elle porte désormais sur la place concrète que l’Afrique occupera dans l’ordre international qui se dessine, entre conflits prolongés, rivalités de puissance et crise de confiance envers les institutions multilatérales.

Le 22 septembre 2026, à l’ouverture du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale, António Guterres a de nouveau dénoncé l’absence de représentation africaine permanente au sein de l’organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Pour le secrétaire général sortant, cette situation n’est plus défendable dans un système mondial qui prétend parler au nom de tous.

Un Conseil créé dans un monde qui n’existe plus

Le Conseil de sécurité compte quinze membres. Cinq disposent d’un siège permanent et d’un droit de veto : la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Dix autres pays sont élus pour deux ans, sans droit de veto.

Cette architecture remonte à 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, une grande partie du continent africain vivait encore sous domination coloniale. Aucun État africain n’a donc participé à la conception de l’institution qui prend aujourd’hui des décisions sur plusieurs crises majeures du continent.

Le décalage est devenu particulièrement visible ces dernières années. Le Conseil examine régulièrement les situations au Soudan, en Libye, en Somalie, en République démocratique du Congo ou dans la région du Sahel. Pourtant, aucun pays africain ne dispose d’une capacité permanente pour peser sur l’ordre du jour, les négociations et les textes adoptés.

En 2024, les Nations unies rappelaient déjà que les dossiers africains occupaient une part très importante des travaux du Conseil. Cette implication contraste avec l’absence de siège permanent pour les États concernés. La réforme défendue par António Guterres s’inscrit donc dans un débat ancien, mais désormais placé au cœur de la crise de légitimité du multilatéralisme.

Ce que demande précisément l’Union africaine

L’Union africaine ne réclame pas un simple siège symbolique. Sa position commune, connue sous le nom de Consensus d’Ezulwini, demande au moins deux sièges permanents pour des États africains, avec les mêmes prérogatives que les membres actuels, y compris le droit de veto tant que celui-ci existe.

Le continent demande également cinq sièges non permanents au total. La désignation des représentants devrait relever de l’Union africaine, selon des critères arrêtés collectivement. Cette approche vise à éviter une compétition isolée entre capitales et à préserver une représentation tenant compte des différentes régions africaines.

Le dossier est suivi par le Comité des dix, souvent appelé C-10. Ce groupe d’États africains a pour mission de défendre la position commune auprès des autres membres de l’ONU et des cinq puissances permanentes. Le principe de base reste inchangé : l’Afrique doit participer aux décisions qui engagent directement sa sécurité.

Dans un document publié en 2026, la présidence de la Commission de l’Union africaine a encore réaffirmé cette ligne. Elle réclame deux sièges permanents dotés de pleins pouvoirs et cinq sièges non permanents. Cette constance montre que la demande ne dépend pas d’un seul gouvernement ou d’une conjoncture diplomatique.

Un soutien politique qui ne suffit pas encore

Les prises de position du secrétaire général de l’ONU donnent une visibilité supplémentaire à la revendication africaine. Elles ne peuvent toutefois pas, à elles seules, modifier la composition du Conseil.

Une réforme de la Charte des Nations unies nécessite une majorité des deux tiers à l’Assemblée générale. Elle doit ensuite être ratifiée par les deux tiers des États membres, y compris tous les membres permanents actuels du Conseil. Chacune de ces puissances dispose donc d’un levier décisif.

Le principal obstacle reste politique. Les États favorables à une réforme ne s’accordent pas toujours sur le nombre de nouveaux membres, leurs pouvoirs ou les régions à représenter. L’Inde, le Brésil, le Japon et l’Allemagne défendent également une présence permanente accrue. Les discussions sur l’Afrique s’insèrent donc dans une négociation plus large, qui concerne aussi l’Asie, l’Amérique latine et les petits États insulaires.

La question du veto complique encore les échanges. Certains gouvernements soutiennent l’élargissement du Conseil, mais hésitent à étendre ce pouvoir. Pour l’Union africaine, une réforme qui créerait des sièges permanents sans droits équivalents instaurerait une nouvelle hiérarchie entre membres. Le compromis pourrait donc porter moins sur le principe d’une représentation africaine que sur l’étendue exacte de ses prérogatives.

Pour les sociétés africaines, une bataille qui dépasse le prestige diplomatique

L’enjeu n’est pas uniquement institutionnel. Les décisions du Conseil peuvent influencer les sanctions, les mandats de missions de paix, les régimes d’embargo et les réponses internationales aux crises.

Pour les gouvernements, un siège permanent offrirait un accès plus direct aux négociations qui concernent les conflits du continent. Il pourrait aussi renforcer la capacité de défendre des priorités africaines, comme le financement des opérations de paix, la protection des civils et le traitement des causes économiques des instabilités.

Pour les populations, l’effet serait moins immédiat. Une présence africaine permanente ne mettrait pas fin à une guerre et ne garantirait pas une meilleure décision. Elle pourrait cependant réduire la distance entre les débats diplomatiques et les réalités vécues à Khartoum, Goma, Mogadiscio ou dans les zones rurales touchées par les violences.

Cette distinction est essentielle. Les États africains ne partagent pas toujours les mêmes intérêts. Les gouvernements du Maghreb, du Sahel, de la Corne de l’Afrique, d’Afrique centrale ou d’Afrique australe peuvent diverger sur les priorités et les alliances. Une représentation commune devra donc maintenir une coordination continentale, tout en laissant place aux spécificités nationales.

Elle devra aussi intégrer la société civile, les chercheurs et les parlements africains. La légitimité d’un futur représentant ne reposera pas seulement sur son appartenance régionale. Elle dépendra également de sa capacité à rendre compte de ses positions et à défendre une vision collective plutôt qu’un agenda national.

La prochaine étape : transformer le consensus en rapport de force

Le discours d’António Guterres intervient alors que les Nations unies cherchent à donner une suite concrète au Pacte pour l’avenir, adopté en 2024. Ce texte reconnaît la nécessité de rendre le Conseil plus représentatif et de corriger la sous-représentation historique de l’Afrique.

Le soutien international progresse, mais il reste à traduire en engagements précis. Les États africains devront maintenir leur unité, clarifier les modalités de sélection de leurs représentants et obtenir des garanties sur les pouvoirs associés aux futurs sièges.

Les prochains débats de l’Assemblée générale permettront de mesurer si la réforme avance réellement ou si elle demeure un principe régulièrement rappelé sans calendrier. Pour l’Afrique, le sujet ne concerne pas seulement la distribution des fauteuils à New York. Il pose une question plus large : qui participe à la définition des règles lorsque les décisions mondiales produisent leurs effets jusque dans les capitales et les régions du continent ?