À Djouba, le compte à rebours électoral entre dans sa phase concrète. À moins de trois mois du scrutin prévu le 22 décembre 2026, la Commission nationale des élections du Soudan du Sud a présenté les outils qui doivent servir à inscrire les électeurs et à leur délivrer une carte d’électeur.

Le geste paraît technique. Il répond pourtant à une question politique centrale : le plus jeune État du continent peut-il organiser sa première élection générale depuis son indépendance sans raviver les fractures de la transition et de la guerre civile ?

Un calendrier électoral encore marqué par les reports

Le Soudan du Sud a proclamé son indépendance en juillet 2011. Depuis, ses citoyens n’ont jamais été appelés à choisir directement leurs dirigeants dans le cadre d’une élection générale nationale. Le scrutin a été repoussé à plusieurs reprises, notamment en raison des violences, des désaccords entre les principaux dirigeants et du retard pris dans l’application de l’accord de paix de 2018.

La date actuellement retenue est le 22 décembre 2026. Elle s’inscrit dans le prolongement de l’accord revitalisé sur le règlement du conflit au Soudan du Sud, qui encadre la période de transition et prévoit la préparation d’institutions électorales durables.

La Commission nationale des élections rappelle que son mandat couvre l’ensemble du processus. Elle doit notamment organiser l’inscription des électeurs, préparer les bureaux de vote, encadrer les candidatures, former le personnel électoral et contribuer à l’éducation civique. Son site officiel précise également qu’elle doit agir avec impartialité et permettre aux citoyens d’exercer leurs droits politiques sans discrimination.

Cette responsabilité est lourde dans un pays où l’administration reste inégalement présente. Les écarts sont importants entre Djouba, les capitales d’État et les zones rurales ou difficiles d’accès. Les déplacements de population compliquent aussi l’identification des électeurs et l’acheminement du matériel.

La commission appelle les partis à éviter une nouvelle crise

Lors d’une conférence de presse tenue à Djouba le 22 septembre 2026, la Commission a présenté le registre d’inscription et les cartes destinées aux électeurs. D’après la presse sud-soudanaise, ces documents doivent accompagner le lancement opérationnel de l’enregistrement des citoyens.

La Commission a surtout demandé aux responsables politiques et aux partis de respecter les règles électorales. Elle les appelle à contribuer à un processus pacifique, plutôt qu’à transformer les opérations d’inscription en nouvelle épreuve de force.

La demande s’adresse d’abord au pouvoir et aux formations issues des accords de paix. Elle concerne aussi les partis d’opposition, les autorités locales, les groupes armés signataires ou non signataires, ainsi que les organisations de la société civile. Dans un contexte aussi fragile, une contestation mal encadrée peut rapidement dépasser le débat institutionnel.

La Commission ne dispose toutefois pas, à elle seule, des moyens de sécuriser l’ensemble du territoire ni de résoudre les différends politiques. Elle dépend du financement public, de la coopération des autorités et d’un environnement suffisamment ouvert pour permettre les déplacements, les réunions politiques et l’observation du scrutin.

Un scrutin qui doit dépasser la seule présidentielle

Les électeurs ne seront pas appelés à se prononcer uniquement sur la présidence. Le programme prévoit également le renouvellement de l’Assemblée nationale, l’élection des gouverneurs des États et des assemblées législatives locales. Plusieurs représentants doivent aussi être désignés à des niveaux administratifs et territoriaux.

Cette architecture donne au scrutin une portée plus large qu’une simple compétition entre personnalités nationales. Elle doit permettre de mesurer la capacité du pays à faire fonctionner des institutions représentatives à plusieurs niveaux, alors que le pouvoir demeure fortement concentré dans la capitale.

Pour les habitants des centres urbains, l’enjeu sera notamment l’accès aux listes électorales, l’information sur les candidats et la protection du vote. Dans les campagnes, les priorités peuvent être différentes : distance jusqu’au bureau de vote, sécurité sur les routes, documents d’identité disponibles et compréhension des procédures.

Les femmes, les jeunes, les personnes déplacées et les communautés vivant dans les régions touchées par les affrontements risquent de rencontrer des obstacles spécifiques. Une inscription formelle ne suffira donc pas à garantir la participation. Il faudra aussi assurer la présence effective des opérations électorales dans les territoires éloignés de Djouba.

Les obstacles restent nombreux avant le 22 décembre

La Commission avait déjà signalé que le financement, le cadre juridique et la logistique constituaient des difficultés majeures. Dans un document publié par l’institution, elle estimait que les ressources disponibles ne permettaient pas de couvrir l’ensemble des besoins liés à l’organisation du scrutin.

En 2024, la Commission avait d’ailleurs envisagé de repousser les élections initialement prévues le 22 décembre de cette année-là. Elle évoquait alors le manque de fonds, les tâches préparatoires inachevées et la nécessité de clarifier plusieurs dispositions légales. Le calendrier a ensuite été prolongé jusqu’en décembre 2026.

Le défi est également politique. Le président Salva Kiir et son ancien rival Riek Machar restent au cœur de l’équilibre institutionnel issu de l’accord de paix. La mise à l’écart de plusieurs engagements de transition, les tensions entre forces rivales et la persistance de violences locales alimentent les interrogations sur les conditions d’une compétition réellement ouverte.

L’agence Associated Press a rapporté que des opposants et des observateurs mettent en avant les lacunes juridiques et les difficultés logistiques. Ces réserves ne prouvent pas que le scrutin sera impossible. Elles montrent toutefois que la crédibilité du processus dépendra autant de la préparation matérielle que des garanties politiques.

Un test pour l’Afrique de l’Est

Le scrutin sud-soudanais sera suivi de près par l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui réunit plusieurs pays de la Corne et de l’Afrique de l’Est. Cette organisation a joué un rôle central dans les négociations ayant conduit à l’accord de paix revitalisé.

La question dépasse donc les frontières du Soudan du Sud. Une élection organisée dans un cadre inclusif pourrait consolider la transition et donner davantage de légitimité aux institutions nationales. À l’inverse, un scrutin contesté ou limité à certaines zones risquerait de prolonger la crise politique et de fragiliser les équilibres régionaux.

La prochaine étape sera l’inscription effective des électeurs. Il faudra ensuite surveiller la publication du calendrier détaillé, l’enregistrement des partis, l’accès des candidats aux médias, la présence d’observateurs et les mécanismes de règlement des recours.

Pour la Commission nationale des élections, l’enjeu n’est donc pas seulement de tenir une date. Il s’agit de démontrer que le Soudan du Sud peut passer d’une transition prolongée à une compétition politique encadrée, sans que le désaccord électoral ne redevienne un affrontement armé.