À Lomé, le discours officiel veut maintenir le dialogue avec Paris, malgré une série de dossiers qui ont tendu la relation depuis 2025. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, assure que les désaccords relèvent davantage de « malentendus » que d’une rupture diplomatique.
Une relation ancienne, mais désormais plus surveillée
Les liens entre le Togo et la France restent denses. Ils concernent la coopération, la santé, le numérique, la culture, la formation et les échanges diplomatiques. Pourtant, le cadre a changé. À Lomé comme dans plusieurs capitales ouest-africaines, les partenariats avec Paris sont désormais examinés à l’aune de la souveraineté politique et sécuritaire.
Cette évolution s’inscrit dans une Afrique de l’Ouest où les rapports avec la France se redéfinissent rapidement. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel, ont rompu avec plusieurs mécanismes régionaux et réduit fortement leur coopération militaire avec Paris. La CEDEAO, organisation qui coordonne l’intégration économique et politique de l’Afrique de l’Ouest, tente de préserver ses canaux de dialogue avec ces pays.
Le Togo n’a pas rejoint l’Alliance des États du Sahel. Mais sa diplomatie entretient des échanges réguliers avec ses membres. Robert Dussey défend une approche de médiation et refuse l’idée d’un isolement systématique des régimes militaires sahéliens.
Les médias français au cœur des tensions
La suspension de RFI et de France 24 constitue l’un des principaux points de friction entre Lomé et Paris. En juin 2025, la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication togolaise avait interrompu leurs programmes pour trois mois. Elle leur reprochait un traitement jugé partial et la diffusion de propos considérés comme inexacts pendant des manifestations critiques envers le pouvoir.
Les deux médias avaient contesté ces accusations et réaffirmé leur attachement à l’indépendance éditoriale. Des organisations de défense de la liberté de la presse ont, de leur côté, dénoncé une restriction du droit à l’information. Plusieurs mois après la suspension annoncée pour trois mois, les deux antennes restaient toutefois inaudibles au Togo, selon des médias togolais.
Cette situation dépasse le seul différend entre une autorité de régulation et deux médias internationaux. Elle touche directement l’accès des Togolais à une information radiophonique et télévisée largement suivie dans la sous-région. Elle alimente aussi les interrogations sur les conditions de travail des journalistes locaux et étrangers.
La détention de deux ressortissants français a ravivé ces tensions. Les réalisateurs Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani avaient été arrêtés le 27 juillet 2026 dans le nord du Togo, alors qu’ils tournaient un documentaire. Ils ont finalement été libérés le 2 septembre. Les autorités togolaises et les défenseurs des journalistes ont présenté des versions différentes sur les autorisations nécessaires au tournage.
Pour Paris, cette affaire a ajouté un sujet consulaire sensible à une relation déjà fragilisée. Pour Lomé, elle relève de l’application des procédures nationales. Le dossier montre surtout que la confiance bilatérale demeure limitée, même lorsque les deux gouvernements continuent d’affirmer que le dialogue reste ouvert.
Russie : une coopération militaire que Lomé veut distinguer du mercenariat
Robert Dussey rejette la présence de mercenaires russes au Togo. Il reconnaît en revanche l’existence de formateurs chargés d’accompagner les forces togolaises dans l’utilisation d’équipements achetés par l’État.
Cette distinction est importante. Elle permet au gouvernement de présenter la coopération avec Moscou comme un partenariat technique, et non comme une implantation militaire étrangère. Elle intervient alors que la Russie a renforcé son influence dans plusieurs pays du Sahel à travers l’Africa Corps, structure liée à l’appareil sécuritaire russe.
Des sources internationales ont rapporté la signature d’un accord de coopération militaire entre la Russie et le Togo en 2025. Elles évoquent notamment la formation, les exercices conjoints et l’échange de renseignements. Les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir de manière indépendante le nombre exact de personnels russes présents sur le territoire togolais.
Pour les autorités de Lomé, la priorité reste la protection du territoire. Le nord du Togo se trouve au contact de zones où opèrent des groupes armés liés à l’insurrection jihadiste. Les autorités affirment que la situation y est aujourd’hui plus calme qu’il y a quatre ans. Cette amélioration revendiquée doit toutefois être suivie avec prudence, car les équilibres sécuritaires restent instables dans le nord du Golfe de Guinée.
Le pari togolais du dialogue avec l’Alliance des États du Sahel
Le chef de la diplomatie togolaise appelle à ne pas isoler le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Selon lui, ces pays peuvent constituer une « digue contre l’extrémisme violent ». Son argument repose sur une réalité géographique : les États côtiers ne peuvent pas traiter la menace sécuritaire sans tenir compte de leurs voisins sahéliens.
Le Togo cherche ainsi à se positionner comme un intermédiaire. Lomé conserve des relations avec la CEDEAO, tout en maintenant des canaux avec les autorités de transition de l’AES. Cette diplomatie à plusieurs niveaux donne au pays une marge de manœuvre particulière dans une région marquée par les ruptures d’alliances.
Elle comporte aussi des risques. Un rapprochement trop visible avec les régimes militaires peut compliquer les relations avec les partenaires occidentaux. À l’inverse, une prise de distance avec l’AES réduirait la capacité du Togo à peser sur les dossiers sécuritaires qui concernent directement sa frontière septentrionale.
La bataille des récits dépasse la question diplomatique
À New York, Robert Dussey a également défendu la résolution soutenue par le Togo aux Nations unies sur la représentation cartographique du monde. Lomé plaide pour une meilleure utilisation de la projection Equal Earth, conçue pour restituer plus fidèlement les superficies réelles des continents.
Le sujet peut sembler technique. Il porte pourtant une dimension politique et symbolique. Les projections cartographiques classiques ont souvent donné une place visuellement disproportionnée aux territoires du Nord. Pour la diplomatie togolaise, corriger cette représentation revient à corriger un regard longtemps imposé sur le continent africain.
Le vote a aussi montré que les débats sur la représentation de l’Afrique ne se limitent plus aux enceintes continentales. Ils se déplacent à l’ONU, où les États africains cherchent à faire reconnaître leurs propres priorités, qu’il s’agisse de sécurité, de réforme des institutions internationales ou de souveraineté informationnelle.
La relation entre le Togo et la France n’est donc ni rompue ni apaisée. Elle entre dans une phase de négociation permanente. Les prochains signaux seront à observer sur trois fronts : le retour éventuel de RFI et France 24, l’évolution de la coopération sécuritaire avec la Russie et la capacité de Lomé à maintenir son rôle de passerelle entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel.