À Tunis, la bataille des télécommunications se joue désormais autant dans les salles de supervision que sur les pylônes, les câbles et les fibres. Pour l’opérateur historique, connaître précisément chaque équipement devient indispensable avant d’étendre la 5G, la fibre optique et les liaisons internationales.
Tunisie Telecom a annoncé, le 22 septembre 2026, la signature d’un accord avec la société néerlandaise VC4 B.V. Le contrat porte sur le déploiement de Service2Create, une plateforme destinée à centraliser l’inventaire des réseaux fixe et mobile de l’opérateur à l’échelle nationale.
Unifier les données avant d’accélérer les investissements
Dans un réseau télécom, l’inventaire ne désigne pas seulement une liste de machines. Il permet de relier les équipements physiques, leur localisation, leurs connexions et leur état opérationnel. Cette visibilité facilite ensuite la maintenance, la planification et l’intervention des équipes.
La solution choisie doit regrouper des données sur les fibres optiques, les équipements de transmission, les sites mobiles, les infrastructures d’accès, les éléments IP et les ressources associées. Elle couvre aussi plusieurs générations technologiques, de la fibre jusqu’aux réseaux mobiles 5G.
VC4 présente Service2Create comme un référentiel unique pour les actifs physiques, logiques et virtuels d’un réseau. Dans les faits, l’objectif est de limiter la dispersion des informations entre plusieurs systèmes et plusieurs services. Cette centralisation peut réduire les erreurs lors des travaux et améliorer le suivi des incidents.
L’accord s’inscrit dans la modernisation des OSS, les « systèmes de support opérationnel » utilisés par les opérateurs pour surveiller, gérer et faire évoluer leurs infrastructures. Pour Tunisie Telecom, cette évolution accompagne donc une transformation plus large de ses méthodes de travail.
Une transformation engagée avant le nouveau contrat
L’opérateur public n’en est pas à sa première étape de numérisation. Tunisie Telecom avait déjà engagé des projets de cartographie et de gestion géospatiale de ses infrastructures. Son système GeoNetwork devait notamment améliorer la localisation des équipements et la connaissance du réseau.
En 2022, l’entreprise a aussi indiqué avoir finalisé un projet de zones blanches. Celui-ci a permis de connecter 164 écoles, 59 centres de santé de base et environ 180 000 habitants dans 94 secteurs répartis sur 47 délégations et 15 gouvernorats.
Ces expériences montrent l’importance d’une donnée réseau fiable. Lorsqu’un opérateur étend la fibre ou modernise une antenne, il doit connaître les capacités disponibles, les contraintes techniques et les équipements déjà présents. Cette exigence devient encore plus forte dans les zones rurales et les territoires éloignés de Tunis.
Le financement obtenu auprès de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement renforce cette trajectoire. La BERD prévoit un prêt pouvant atteindre 190 millions d’euros, structuré en quatre tranches, dont une première tranche engagée de 50 millions d’euros.
Le programme vise le passage progressif des réseaux mobiles 3G et 4G vers la 5G, l’extension de la fibre et le raccordement de jusqu’à 200 000 foyers. Il comprend également la modernisation du réseau dorsal, c’est-à-dire l’ossature qui transporte les communications entre les différentes parties du pays.
Le financement prévoit en outre des investissements dans l’efficacité énergétique, la cybersécurité et les compétences numériques. La BERD indique que le prêt est lié à des objectifs de transformation. Une partie de ses conditions dépend donc de l’avancement de certains jalons opérationnels.
Un marché tunisien plus concurrentiel
Cette modernisation intervient alors que les usages progressent et que la concurrence reste intense. En Tunisie, Tunisie Telecom, Ooredoo Tunisie et Orange Tunisie se disputent les abonnés mobiles et internet. L’opérateur historique conserve cependant un avantage structurel sur le réseau fixe.
Les chiffres publiés par l’Instance nationale des télécommunications pour le deuxième trimestre 2026 placent Tunisie Telecom derrière Ooredoo sur le mobile, mais devant ses concurrents sur la téléphonie fixe. Sur l’internet fixe, la compétition est plus équilibrée, notamment avec Ooredoo et Orange Tunisie.
Cette situation crée une pression particulière. Tunisie Telecom doit défendre ses positions historiques tout en finançant la migration vers de nouvelles technologies. L’enjeu n’est donc pas seulement technique. Il concerne aussi les coûts, la qualité de service et la capacité à proposer des offres adaptées aux ménages, aux entreprises et aux administrations.
La réforme peut également modifier les rapports entre opérateurs. La BERD associe son programme à un appui réglementaire en faveur d’un meilleur partage des infrastructures et d’un accès de gros plus structuré. Le partage de fibre ou de capacités réseau peut accroître la concurrence, mais il suppose des règles claires et un contrôle effectif du régulateur.
Pour les usagers, les effets ne seront pas identiques partout. Les quartiers denses peuvent bénéficier plus rapidement de nouvelles offres. Dans les régions intérieures, le résultat dépendra surtout du calendrier de déploiement, de la qualité des raccordements et de la capacité à maintenir les équipements sur le terrain.
La connectivité internationale comme enjeu stratégique
La modernisation ne s’arrête pas aux frontières tunisiennes. Le programme prévoit le raccordement de Tunisie Telecom au câble sous-marin MEDUSA. Long de plus de 8 000 kilomètres, ce système doit relier plusieurs pays d’Europe du Sud, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
La Tunisie dispose ainsi d’un atout géographique entre les deux rives de la Méditerranée. Cette position peut soutenir les échanges de données, les services numériques, les centres d’appels et les activités liées à l’externalisation. Elle peut aussi renforcer la résilience du pays en diversifiant ses routes internationales de connectivité.
Le câble MEDUSA est déjà entré dans une nouvelle phase en Tunisie. Orange Tunisie a annoncé sa mise en service opérationnelle en juin 2026, après l’atterrissement du câble à Bizerte en novembre 2025. Tunisie Telecom a, de son côté, signé un accord pour exploiter une liaison dédiée entre Bizerte et Marseille.
Cette évolution place les opérateurs tunisiens dans une dynamique régionale. La concurrence ne porte plus uniquement sur les forfaits mobiles. Elle concerne aussi les câbles sous-marins, les réseaux de transport, les services aux entreprises et la protection des infrastructures critiques.
La prochaine étape sera d’évaluer les résultats concrets. Il faudra suivre la couverture réelle de la 5G, le nombre de foyers raccordés à la fibre, la qualité des services dans les régions et l’évolution du partage d’infrastructures. Pour Tunisie Telecom, l’inventaire numérique devient ainsi un outil de pilotage industriel, commercial et territorial.