À Khartoum et dans les villes reprises par l’armée soudanaise, le retour des administrations ne signifie pas encore le retour à une vie normale. Pour les ménages, le signal le plus visible de la guerre reste souvent le prix affiché au marché. Depuis le début de l’été 2026, la livre soudanaise a presque perdu la moitié de sa valeur dans les territoires contrôlés par les forces armées.

Une monnaie qui ne circule plus de la même façon selon les territoires

Cette chute ne touche pas l’ensemble du pays de manière uniforme. Le Soudan fonctionne désormais avec des espaces économiques séparés par les lignes de front, les barrages routiers et les autorités concurrentes. Le taux de change varie selon la zone contrôlée, l’accès aux banques et les circuits d’approvisionnement.

Dans les régions tenues par l’armée, la dépréciation de la monnaie renchérit immédiatement les biens importés. Le carburant, les médicaments, la farine, les pièces détachées et certains produits alimentaires sont payés au prix du dollar ou selon un taux parallèle. Chaque recul de la livre se transmet donc rapidement aux marchés.

Dans les territoires contrôlés par les Forces de soutien rapide, la monnaie soudanaise a connu une évolution différente ces derniers mois. Cette stabilité relative ne traduit pas une économie saine. Elle reflète plutôt des circuits commerciaux distincts, des ressources locales et des rapports de force différents. Une même somme ne donne donc pas le même accès aux biens selon que l’on se trouve à Omdurman, à Port-Soudan, au Darfour ou dans les zones rurales.

Le phénomène est documenté par une analyse consacrée à l’effondrement de la monnaie soudanaise, publiée le 22 septembre 2026 à partir d’informations recueillies à Omdurman. Le constat rejoint les données disponibles sur l’inflation et la forte progression du taux de change parallèle.

La guerre désorganise toute la chaîne économique

La crise monétaire ne vient pas d’un seul facteur. Depuis le début de la guerre, le 15 avril 2023, les combats entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ont fragmenté les institutions, interrompu les échanges et endommagé les infrastructures.

Les banques ont fermé dans de nombreuses localités. Les réseaux de paiement sont irréguliers. Les transports coûtent plus cher. Les entreprises ne disposent plus d’un accès normal au crédit, aux devises ou aux marchés de gros. Dans plusieurs régions, les commerçants doivent franchir des postes de contrôle successifs avant d’atteindre les consommateurs.

Le remplacement des billets décidé dans les zones contrôlées par l’armée a également compliqué les transactions. Cette opération vise à reprendre le contrôle de la circulation monétaire, mais elle peut pénaliser les ménages qui vivent loin des agences bancaires. La Banque mondiale avait déjà relevé, dans une analyse antérieure, que des foyers avaient rencontré des difficultés pour échanger les anciennes coupures et que certains avaient constaté une hausse des prix après cette opération.

La pression sur les prix s’est poursuivie en 2026. Le Sudan Tribune rapportait en juillet que l’inflation annuelle avait atteint 51,28 % en juin, contre 44,50 % en mai. Ce chiffre mesure une moyenne nationale. Il ne rend pas nécessairement compte de la situation vécue dans les villes isolées ou dans les zones où les approvisionnements sont les plus difficiles.

Des ménages contraints de réduire leurs dépenses

Pour les Soudanais, la perte de valeur de la monnaie ne se résume pas à un indicateur financier. Elle réduit la quantité de nourriture, de médicaments ou de carburant achetable avec un salaire, une pension ou une aide reçue de proches installés à l’étranger.

Les travailleurs du secteur informel sont particulièrement exposés. Leurs revenus varient selon l’activité du jour, tandis que les prix peuvent changer avant même le prochain paiement. Les fonctionnaires et les salariés des entreprises encore actives subissent, eux aussi, l’érosion de leurs revenus lorsque les rémunérations ne suivent pas l’inflation.

Dans les campagnes, les effets sont différents mais tout aussi lourds. Les agriculteurs doivent payer davantage pour les semences, les engrais, le carburant et le transport. Lorsque les routes deviennent dangereuses ou impraticables, une récolte peut ne jamais atteindre les marchés urbains. La baisse de l’offre renforce alors la hausse des prix.

Le Programme des Nations unies pour le développement estime que la production céréalière a chuté de 46 % durant la première année de la guerre. En 2025, près de 90 % des agriculteurs et des groupements de producteurs interrogés signalaient une baisse des récoltes, avec des rendements pouvant diminuer de 71 % dans les zones les plus touchées par les combats.

Cette rupture agricole aggrave la dépendance aux importations et à l’aide humanitaire. Elle fragilise également les revenus ruraux, alors que de nombreux déplacés tentent de reprendre une activité dans des régions où les services publics restent limités.

Une relance impossible sans rétablir des échanges nationaux

Les autorités installées dans les zones contrôlées par l’armée cherchent à donner des signes de reprise. Le retour de certaines administrations et l’encouragement adressé aux réfugiés pour revenir au pays participent de cette stratégie. Pourtant, une reprise économique durable exige davantage que la réouverture de bureaux publics.

Il faut rétablir les liaisons entre les régions, sécuriser les routes, remettre en marche les banques et garantir une monnaie utilisable au-delà des zones de contrôle. Tant que les ressources, les ports, les terres agricoles et les axes commerciaux restent répartis entre plusieurs autorités, le marché soudanais restera profondément fragmenté.

Cette fragmentation concerne aussi les principales ressources du pays. Une part importante de l’or, du bétail, des oléagineux et de la gomme arabique est produite dans des territoires qui ne sont pas administrés par le même pouvoir que les ports et les centres financiers de l’est. Les recettes circulent donc difficilement vers un budget national capable de financer les services essentiels.

Le Soudan au cœur des équilibres de la Corne de l’Afrique

La crise économique soudanaise dépasse les frontières nationales. Le Soudan appartient à l’espace de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Est. La guerre pèse sur les échanges, les déplacements de population et la sécurité alimentaire de ses voisins.

Près de 13 millions de personnes auraient été déplacées de force depuis avril 2023, selon une synthèse des Nations unies. Parmi elles, plusieurs millions ont rejoint les pays voisins. Cette mobilité exerce une pression supplémentaire sur les marchés, les services publics et les communautés d’accueil.

La dépréciation de la livre soudanaise constitue ainsi un indicateur d’un problème plus vaste : l’éclatement progressif de l’espace économique national. Tant que les combats se poursuivront, chaque zone pourra développer ses propres circuits monétaires, fiscaux et commerciaux. La prochaine étape à surveiller sera donc moins l’annonce d’une mesure isolée que la capacité des médiations régionales et continentales à obtenir un accès humanitaire régulier, une trêve vérifiable et, à terme, la réunification des institutions économiques soudanaises.