À Djouba, le calendrier électoral ne suffit plus à garantir une transition ordonnée. À trois mois du premier scrutin général depuis l’indépendance du Soudan du Sud, une nouvelle architecture du pouvoir concentre davantage de responsabilités entre les mains du président Salva Kiir.

Une transition née de l’accord de paix arrive à son terme

Le 22 septembre 2026, Salva Kiir a annoncé la dissolution du gouvernement de transition d’union nationale. Cette équipe avait été installée en 2020 pour appliquer l’accord de paix revitalisé signé deux ans plus tôt avec plusieurs groupes politiques et militaires.

Le texte de 2018 devait mettre fin à la guerre civile déclenchée en 2013 par la rivalité entre Salva Kiir et Riek Machar. Il reposait sur un partage du pouvoir entre les deux principaux camps. La transition a toutefois été prolongée à plusieurs reprises, en raison des retards institutionnels, des tensions armées et des désaccords sur les conditions d’un scrutin.

La décision annoncée à Djouba intervient après l’adoption de modifications de la loi électorale. Ces changements permettent au président de rester en fonction pendant la période électorale, jusqu’à l’entrée en fonction du prochain chef de l’État élu. La réforme a aussi dissocié l’organisation du vote de deux chantiers longtemps considérés comme préalables : la Constitution permanente et le recensement national.

La chaîne publique South Sudan Broadcasting Corporation a rapporté que la dissolution devait ouvrir la voie aux élections générales prévues le 22 décembre 2026. Le média sud-soudanais Radio Tamazuj a confirmé la fin de l’exécutif de transition et la nomination d’une administration chargée d’assurer la continuité de l’État.

Riek Machar écarté, un partage du pouvoir fragilisé

La mesure concerne l’ensemble des vice-présidents. Riek Machar, premier vice-président et principal opposant de Salva Kiir, perd ainsi officiellement son poste. Les quatre autres vice-présidents ont également été relevés de leurs fonctions.

Cette décision intervient alors que Riek Machar est assigné à résidence à Djouba depuis mars 2025. Il fait face à des accusations liées à des affrontements entre forces gouvernementales et groupes armés opposés au pouvoir. Ses partisans contestent la procédure et dénoncent une instrumentalisation de la justice.

Le contexte judiciaire pèse directement sur la compétition électorale. Le procès de l’ancien vice-président s’est ouvert en septembre 2025 dans la capitale. Selon l’un des rapports transmis au Conseil de sécurité des Nations unies, sa destitution et l’arrestation de plusieurs responsables proches de son camp ont accentué la rupture entre les signataires de l’accord de paix.

Le retrait de Machar de l’exécutif ne règle donc pas le conflit politique. Il modifie surtout le rapport de force avant le vote. Le camp présidentiel dispose désormais d’un contrôle plus direct sur l’appareil d’État, tandis que l’opposition doit déterminer si elle participera au scrutin, le boycottera ou cherchera à négocier de nouvelles garanties.

Une administration intérimaire face à des institutions incomplètes

Après la dissolution, une administration intérimaire a été annoncée pour gérer les affaires publiques jusqu’à la période électorale. Les autorités ont également indiqué que plusieurs niveaux de gouvernement et les assemblées étaient concernés par la réorganisation.

Cette recomposition intervient alors que les institutions chargées de préparer le scrutin restent confrontées à d’importantes contraintes. La Commission électorale nationale a fixé la date du 22 décembre, mais l’enregistrement des électeurs, la délimitation pratique des opérations de vote et l’accès aux zones éloignées demeurent des enjeux majeurs.

Le Soudan du Sud est un vaste pays, marqué par des infrastructures limitées et par une forte dépendance aux transports fluviaux et routiers. Les difficultés ne seront donc pas les mêmes à Djouba, dans les centres urbains, et dans les régions rurales où l’administration est moins présente. Les populations déplacées et les communautés vivant dans les zones touchées par les combats pourraient aussi rencontrer des obstacles spécifiques.

La question de la sécurité pèsera sur la crédibilité du scrutin. En juin 2026, l’Associated Press rapportait que l’opposition signalait encore des désaccords non résolus et des difficultés dans les territoires où le pouvoir central ne contrôle pas pleinement la situation. Quelques jours avant la dissolution, Salva Kiir avait également limogé le président de la Commission électorale nationale, sans justification publique largement détaillée.

Le risque d’un vote sans consensus national

Pour le gouvernement, la dissolution constitue une étape juridique nécessaire avant les élections. Pour ses adversaires, elle peut apparaître comme une concentration du pouvoir à un moment où le cadre politique reste contesté.

La différence est importante. Un scrutin peut être organisé sur le plan administratif sans être accepté par les principaux acteurs politiques ou par les communautés présentes dans les zones disputées. Dans ce cas, le vote risque de produire une nouvelle crise de légitimité plutôt qu’une sortie durable de la transition.

Les observateurs des droits humains ont déjà alerté sur ce danger. La Commission des droits de l’homme des Nations unies au Soudan du Sud a averti que des élections sans garanties suffisantes pourraient aggraver les tensions. Ses préoccupations portent notamment sur l’espace civique, la sécurité des candidats, la liberté d’expression et la possibilité pour les partis de faire campagne sans intimidation.

Les effets seront également différents selon les secteurs de la société. Les acteurs économiques formels attendent surtout une clarification institutionnelle, alors que les petits commerçants, les agriculteurs et les travailleurs dépendant des marchés locaux subissent d’abord les conséquences d’une éventuelle reprise des violences. À Djouba, la présence sécuritaire pourrait rassurer certains habitants. Dans les régions périphériques, elle pourrait au contraire être perçue comme un signal de durcissement.

Un dossier suivi de près par l’Afrique de l’Est

La crise sud-soudanaise concerne directement l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale qui rassemble plusieurs pays de la Corne de l’Afrique et du bassin du Nil. Le Kenya, l’Ouganda, l’Éthiopie et le Soudan suivent particulièrement l’évolution de la transition, en raison des liens sécuritaires, commerciaux et humains avec le Soudan du Sud.

Une dégradation à Djouba pourrait accroître les déplacements de population vers les pays voisins et compliquer les échanges régionaux. À l’inverse, un processus électoral inclusif offrirait à l’Afrique de l’Est un précédent important : celui d’un pays issu d’une longue guerre civile parvenant à passer d’un accord de partage du pouvoir à des institutions élues.

La prochaine étape sera donc double. Les autorités devront maintenir les préparatifs du scrutin du 22 décembre 2026. Elles devront aussi convaincre l’opposition, les communautés locales et les partenaires régionaux que la fin du gouvernement de transition ne signifie pas la fin de l’accord de paix. C’est sur ce point, plus encore que sur le calendrier officiel, que se jouera la portée réelle du vote sud-soudanais.