À quelques jours d’une prise de parole attendue à New York, le dossier soudanais s’est déplacé du champ militaire vers celui de la représentation diplomatique. Le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté de transition et chef de l’armée, n’avait toujours pas obtenu de visa américain au 22 septembre 2026.

Cette situation intervient alors que la guerre continue de déstructurer le Soudan. Elle place aussi les Nations unies face à une question sensible : jusqu’où un pays hôte peut-il utiliser l’accès à l’Assemblée générale comme levier dans une négociation de cessez-le-feu ?

Une guerre qui dépasse désormais le seul champ de bataille

Le conflit soudanais oppose depuis le 15 avril 2023 les Forces armées soudanaises, dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide, les FSR, commandées par le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Les deux hommes avaient pourtant partagé le pouvoir après la chute d’Omar el-Béchir en 2019.

Leur rivalité a ensuite paralysé la transition politique. En octobre 2021, les militaires avaient renversé le gouvernement civil de transition. Dix-huit mois plus tard, le désaccord sur l’intégration des FSR dans l’armée régulière a débouché sur une guerre ouverte.

Les combats ont touché Khartoum, le Darfour, le Kordofan et plusieurs zones du centre du pays. Les populations urbaines subissent les bombardements, les coupures de services et les déplacements. Dans les régions rurales, l’accès aux soins, aux marchés et aux moyens de subsistance reste particulièrement fragile.

Le Soudan appartient à l’espace de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, organisation régionale qui réunit plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Cette enceinte, comme l’Union africaine, tente de coordonner les efforts de médiation, mais les initiatives restent concurrencées par des agendas nationaux et par les soutiens extérieurs aux belligérants.

Washington lie le visa à une proposition de trêve

D’après des informations rapportées le 22 septembre par Reuters, l’administration américaine n’aurait pas encore délivré le visa permettant à Abdel Fattah al-Burhan de se rendre aux États-Unis pour l’Assemblée générale de l’ONU.

La délivrance du document serait liée à l’acceptation d’un projet de cessez-le-feu de 90 jours présenté par Massad Boulos, conseiller principal du président américain pour les affaires arabes et africaines. La proposition vise notamment à ouvrir un espace pour l’aide humanitaire et à créer les conditions d’une négociation plus large.

Cette information repose sur une source diplomatique soudanaise et sur un analyste proche de responsables américains et soudanais. Elle n’a pas été présentée comme une décision officiellement détaillée par Washington. La prudence reste donc nécessaire sur le contenu exact de la condition posée et sur la forme juridique qu’elle aurait prise.

Le pouvoir soudanais a demandé l’intervention d’António Guterres. Dans une lettre datée du 21 septembre, l’ambassadeur du Soudan auprès des Nations unies, Al-Harith Idriss Al-Harith, a estimé que l’absence de visa risquait d’empêcher le chef du Conseil souverain de participer en personne aux travaux de l’Assemblée générale.

Le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, a déclaré que le secrétaire général était « profondément préoccupé » par cette situation et qu’il échangeait avec les autorités américaines. L’ONU n’a toutefois pas annoncé de mesure permettant de contraindre les États-Unis à délivrer le visa.

Une pression diplomatique qui vise aussi la légitimité politique

Le différend ne porte pas uniquement sur un déplacement officiel. Il touche à la manière dont Washington considère les deux camps soudanais. Selon des propos attribués au porte-parole du département d’État, Tommy Pigott, ni les Forces armées soudanaises ni les FSR ne représenteraient une gouvernance constitutionnelle et légitime pour le Soudan.

Cette formulation marque une distance avec la présentation du conflit comme une simple confrontation entre une armée régulière et une force paramilitaire. Elle place les deux appareils armés face à une même exigence : ne pas transformer un contrôle militaire du territoire en mandat politique permanent.

Pour Abdel Fattah al-Burhan, accepter une trêve conçue à l’extérieur pourrait toutefois comporter un risque stratégique. L’armée soudanaise affirme défendre les institutions de l’État et réclame le démantèlement des FSR. Elle redoute donc qu’une pause militaire ne gèle les positions de la force paramilitaire dans les zones qu’elle contrôle.

Les FSR, de leur côté, ont déjà soutenu le principe d’une trêve humanitaire de trois mois, tout en étant accusées de graves exactions contre les civils. Les accusations de violations du droit international concernent également les forces armées et les groupes alliés. Une trêve ne réglerait donc ni la question de la justice ni celle de la reconstruction de l’État.

Le précédent récent montre la difficulté de l’exercice. En 2025, Abdel Fattah al-Burhan avait rejeté une proposition soutenue par une médiation réunissant notamment les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis. Il l’avait qualifiée de déséquilibrée, estimant qu’elle risquait de préserver les structures militaires des FSR.

Pour les Soudanais, l’enjeu dépasse le protocole onusien

Une trêve de 90 jours aurait d’abord une portée concrète pour les civils. Elle pourrait faciliter l’acheminement de nourriture, de médicaments et de carburant. Elle permettrait aussi de rétablir certaines liaisons entre les villes et les campagnes, alors que les lignes de front fragmentent les marchés et les services publics.

Son efficacité dépendrait cependant de mécanismes précis. Il faudrait définir les zones concernées, surveiller les mouvements des combattants, sécuriser les corridors humanitaires et prévoir une procédure en cas de violation. Sans dispositif de vérification accepté par les parties, une pause pourrait rester théorique ou être utilisée pour se réarmer.

La population ne subirait pas les effets de la même manière partout. À Khartoum, l’arrêt des frappes et la réouverture des axes routiers seraient prioritaires. Au Darfour et au Kordofan, la protection des civils, l’accès aux camps de déplacés et la prévention des violences communautaires pèseraient davantage.

Le secteur informel, qui permet à de nombreuses familles de se nourrir malgré l’effondrement des institutions, dépendrait aussi de la circulation des marchandises. Les commerçants, les transporteurs et les agriculteurs ne bénéficieraient d’une trêve que si les routes, les marchés et les points de passage étaient effectivement sécurisés.

Une séquence suivie par l’Afrique de l’Est

La controverse autour du visa intervient alors que les médiations régionales cherchent encore leur place. L’IGAD, l’Union africaine, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les États-Unis défendent des approches qui ne coïncident pas toujours. Le Soudan reste ainsi au centre d’un rapport de force qui dépasse ses frontières.

La suite dépendra de trois éléments : la décision américaine sur le visa, la réponse de Khartoum au projet de cessez-le-feu et la capacité des médiateurs à obtenir des engagements simultanés des deux camps. L’absence d’Abdel Fattah al-Burhan à l’Assemblée générale ne supprimerait pas le conflit. Elle pourrait toutefois confirmer le durcissement de la pression internationale sur les autorités militaires soudanaises.

Pour l’Union africaine et les pays de la Corne de l’Afrique, le dossier pose une question plus large. Une sortie de guerre ne pourra pas reposer uniquement sur l’équilibre entre deux forces armées. Elle devra aussi organiser le retour d’une autorité civile, protéger les populations et empêcher que les ressources du Soudan ne restent captives des réseaux militaires.