Pour financer leurs déficits et leurs investissements, les États d’Afrique de l’Est sollicitent de plus en plus leurs propres marchés financiers. Mais ces marchés restent largement séparés les uns des autres. La Communauté d’Afrique de l’Est veut désormais réduire cette fragmentation, avec un objectif plus vaste : rendre possible, à terme, une union monétaire régionale mieux préparée.
Un chantier régional remis sur les rails
La Communauté d’Afrique de l’Est, organisation qui regroupe plusieurs pays de la région autour de projets communs de commerce et d’intégration, a réactivé son sous-comité consacré aux marchés de capitaux. La décision intervient après plusieurs années sans réunion formelle de cette instance.
Le sous-comité s’est réuni du 15 au 17 septembre 2026. Cette rencontre constitue son premier engagement officiel depuis 2019, selon le communiqué publié par le secrétariat de l’EAC le 21 septembre 2026.
La réunion a rassemblé des responsables des places boursières, des autorités de régulation et des dépositaires centraux de titres des États membres. Ces institutions assurent notamment l’enregistrement, la conservation et le règlement des transactions financières.
Les participants ont adopté de nouveaux termes de référence. Ils couvrent quatre priorités : rapprocher les règles nationales, développer les marchés, diversifier les produits financiers et relier les infrastructures de marché.
L’EAC prévoit aussi de préparer un cadre régional de connectivité. Concrètement, ce dispositif doit permettre à un investisseur établi dans un pays de la région d’accéder plus facilement aux obligations, aux actions et aux autres titres émis dans un autre État membre.
Le secrétariat de l’organisation estime qu’une meilleure coordination pourrait faciliter les opérations transfrontalières. Elle pourrait aussi élargir la base d’investisseurs disponibles pour les États et les entreprises.
Des marchés nationaux déjà sous pression
La relance intervient dans un contexte de forte demande pour les titres publics. Ces instruments permettent aux gouvernements d’emprunter directement auprès des banques, des fonds d’investissement, des compagnies d’assurance et d’autres investisseurs.
Au Kenya, la Banque centrale a indiqué qu’une adjudication de titres du Trésor organisée le 16 septembre 2026 avait reçu 81,4 milliards de shillings kényans de propositions. Le montant proposé par le Trésor atteignait 60 milliards de shillings.
Le taux de couverture s’est établi à 135,7 %. Ce ratio signifie que les investisseurs ont proposé plus du montant recherché. Il ne garantit toutefois pas que toutes les offres aient été retenues, car l’émetteur peut écarter les conditions de rendement qu’il juge trop coûteuses.
Les données publiées par la Banque centrale du Kenya montrent justement cette nuance. L’institution a accepté une partie des offres, tout en refusant certaines propositions jugées incompatibles avec ses objectifs de financement et de taux.
La demande observée sur le marché kényan traduit donc un intérêt réel pour la dette publique. Elle révèle aussi une négociation plus exigeante entre les investisseurs et l’État. Lorsque les taux attendus montent, le coût du financement budgétaire augmente également.
Cette dynamique concerne aussi les autres membres de l’EAC, même si les volumes et les instruments diffèrent selon les pays. Le Kenya dispose de la place financière la plus profonde de la région. Le Rwanda développe rapidement ses marchés de titres. La Tanzanie, l’Ouganda et les autres économies membres cherchent également à accroître le financement domestique.
La République démocratique du Congo, admise dans l’EAC en 2022, élargit encore l’espace économique concerné. Son intégration ajoute un marché important par sa taille, mais aussi plus complexe à connecter en raison des différences réglementaires, monétaires et institutionnelles.
Pourquoi l’intégration financière compte
Des marchés séparés limitent les possibilités de financement. Un investisseur doit souvent composer avec des règles différentes, des procédures distinctes, des systèmes de règlement non connectés et des monnaies nationales qui ne sont pas librement convertibles entre elles.
Cette fragmentation réduit la circulation de l’épargne régionale. Les capitaux disponibles au Kenya, en Ouganda ou en Tanzanie ne se dirigent pas automatiquement vers les projets les plus productifs d’un autre pays membre.
Une interconnexion mieux organisée pourrait changer cette situation. Elle faciliterait l’achat de titres étrangers, améliorerait la visibilité des émissions et permettrait aux entreprises de lever des capitaux auprès d’un public plus large.
Les effets ne seraient toutefois pas identiques pour tous les acteurs. Les grands groupes et les investisseurs institutionnels pourraient accéder plus rapidement aux nouveaux produits. Les petites entreprises, elles, ne bénéficieraient de cette ouverture que si les coûts d’accès diminuent et si les marchés proposent des instruments adaptés à leur taille.
Les gouvernements pourraient aussi diversifier leurs sources de financement. Mais une intégration régionale ne supprime pas le risque d’endettement. Elle peut même élargir l’accès au crédit sans résoudre les problèmes de discipline budgétaire, de transparence ou de qualité des projets financés.
Pour les épargnants, l’enjeu porte également sur la protection. Des règles communes devront préciser les obligations des intermédiaires, les mécanismes de surveillance et les recours en cas de litige transfrontalier.
Une étape vers la monnaie commune
L’EAC présente cette relance comme un élément des préparatifs de l’Union monétaire est-africaine. Le protocole instituant cette union a été signé le 30 novembre 2013. Il prévoit une convergence progressive des politiques économiques, financières et monétaires.
Une monnaie commune ne repose pas seulement sur la décision de fixer un taux de change ou de créer une banque centrale régionale. Elle suppose aussi des systèmes de paiement compatibles, des règles budgétaires cohérentes, des statistiques comparables et des marchés financiers capables d’absorber les chocs.
Des marchés de capitaux plus intégrés pourraient donc aider les États membres à mieux partager les risques et à financer des projets régionaux. Ils pourraient aussi renforcer la transmission des décisions monétaires, le jour où une politique monétaire commune sera effectivement mise en place.
Le calendrier reste cependant ouvert. La reprise du sous-comité constitue une relance institutionnelle, pas encore une réalisation technique. Il faudra encore harmoniser les textes, définir les normes informatiques, sécuriser les échanges de données et obtenir l’engagement durable des régulateurs nationaux.
Le prochain test sera la transformation des orientations adoptées en mesures concrètes. L’EAC devra notamment préciser le contenu du cadre de connectivité, le rôle de chaque autorité et les conditions d’accès des investisseurs aux différents marchés.
Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu dépasse donc la seule modernisation des bourses. Il s’agit de construire une infrastructure financière commune, capable d’accompagner le commerce régional, de soutenir l’investissement à long terme et de donner un contenu économique crédible au projet d’union monétaire.