À New York, la dernière ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies pour António Guterres a remis une question ancienne au centre du débat : qui décide encore de la paix et de la sécurité internationales, et au nom de qui ? Pour le secrétaire général, l’absence de représentation permanente africaine au Conseil de sécurité n’est plus défendable.

Un ordre international qui ne reflète plus le monde actuel

Le 22 septembre 2026, António Guterres a prononcé son dernier discours d’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU. Son mandat de secrétaire général arrive à son terme à la fin de l’année. Devant les délégations réunies à New York, il a placé la réforme des institutions mondiales parmi les principaux enjeux de son intervention.

Le Conseil de sécurité est au cœur de cette critique. Créé en 1945, il compte quinze membres. Cinq disposent d’un siège permanent et d’un droit de veto : la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Dix autres pays y siègent pour deux ans, sans pouvoir de veto.

Cette architecture correspondait au rapport de force issu de la Seconde Guerre mondiale. Elle ne traduit plus la réalité politique, démographique et économique du XXIe siècle. L’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine occupent aujourd’hui une place centrale dans les équilibres internationaux, mais restent largement absentes du noyau permanent de décision.

Dans son allocution, António Guterres a particulièrement insisté sur le cas africain. Lorsque l’ONU a été créée, la majorité des territoires du continent étaient encore sous domination coloniale. Depuis, les États africains ont accédé à l’indépendance et sont devenus membres à part entière de l’organisation. Pourtant, aucun pays africain ne dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité.

« L’Afrique ne peut pas être invitée à attendre indéfiniment sa place légitime au Conseil », a-t-il déclaré, selon le compte rendu officiel de l’ONU. Il a également qualifié cette absence de représentation permanente d’« indéfendable ». Le compte rendu du discours de António Guterres présente cette réforme comme l’un des chantiers nécessaires pour restaurer la crédibilité du multilatéralisme.

Une revendication portée par l’Union africaine

La demande africaine ne naît pas de cette seule intervention. Elle est défendue depuis plusieurs années par l’Union africaine, l’organisation continentale qui coordonne les positions de ses 55 États membres. En 2005, le consensus d’Ezulwini a fixé la revendication de deux sièges permanents pour l’Afrique, ainsi que de sièges non permanents supplémentaires.

Le débat porte aussi sur les modalités de désignation des futurs représentants. L’Union africaine souhaite que les pays appelés à occuper ces sièges soient choisis par les institutions continentales. Cette position vise à éviter qu’un État ne parle seul au nom de l’ensemble du continent.

La question du droit de veto reste tout aussi sensible. Certains États africains demandent que les nouveaux membres permanents bénéficient des mêmes prérogatives que les membres actuels. D’autres défendent une réforme progressive, avec une représentation permanente immédiate, mais un règlement différé de la question du veto.

Cette discussion révèle la diversité des intérêts africains. Les priorités du Nigeria, première puissance démographique du continent, ne sont pas toujours identiques à celles de l’Afrique du Sud, du Kenya, de l’Égypte ou de l’Algérie. Les États d’Afrique centrale, de la Corne de l’Afrique et du Sahel peuvent également privilégier des urgences différentes, notamment en matière de sécurité et de financement du développement.

Pour autant, un point commun demeure. Les décisions du Conseil de sécurité concernent directement le continent. Plusieurs opérations de maintien de la paix ont été déployées en Afrique. Les conflits, les sanctions, les embargos et les mandats internationaux touchent aussi les économies et les populations africaines. L’absence d’un membre permanent africain nourrit donc un sentiment de décalage entre ceux qui subissent les décisions et ceux qui les arrêtent.

La sécurité ne peut pas être séparée de la dette

Dans son discours, António Guterres a également lié la réforme politique à celle de l’architecture financière internationale. Cette expression désigne l’ensemble formé par les institutions de financement, les règles de la dette, les mécanismes monétaires et les conditions d’accès aux capitaux.

Pour de nombreux pays africains, la difficulté ne se limite pas au coût des emprunts. La hausse des taux d’intérêt, la dépréciation des monnaies et la progression des dépenses liées au climat réduisent les marges de manœuvre budgétaires. Les gouvernements doivent alors arbitrer entre le remboursement de la dette, les investissements publics et les dépenses sociales.

Le secrétaire général a plaidé pour un allègement de la dette et pour des financements plus accessibles. Cette position rejoint les demandes formulées par plusieurs gouvernements africains, la Banque africaine de développement et la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Elle rejoint aussi les discussions engagées lors du sommet de l’avenir, organisé à New York en septembre 2024.

Mais les effets ne seraient pas identiques pour tous les acteurs. Un allègement de dette peut donner de l’air aux budgets publics. Il ne garantit pas, à lui seul, une meilleure redistribution ni une amélioration immédiate des services essentiels. Les gouvernements devront également renforcer la transparence budgétaire, lutter contre les sorties illicites de capitaux et orienter les ressources vers des investissements productifs.

Dans les capitales africaines, le débat se joue donc sur deux plans. Il concerne la place des États dans les institutions mondiales. Il porte aussi sur leur capacité à financer leurs propres priorités, sans dépendre uniquement de décisions prises à Washington, Bruxelles, Pékin ou dans les grandes places financières.

Une réforme encore loin d’être acquise

Le discours de Guterres donne une visibilité supplémentaire à la revendication africaine. Il ne déclenche toutefois pas automatiquement une modification de la Charte des Nations unies. Une réforme du Conseil de sécurité doit être approuvée par une large majorité de l’Assemblée générale, puis ratifiée par les États membres, dont les cinq membres permanents.

Le principal obstacle reste donc politique. Les États déjà installés au sommet du système doivent accepter de partager une partie de leur influence. Les autres pays doivent, eux, s’accorder sur le nombre de sièges, leur répartition géographique, les critères de sélection et le statut du veto.

Pour l’Afrique, la prochaine étape consistera à maintenir une position commune. L’Union africaine devra aussi préciser la manière dont les futurs représentants rendraient compte à l’ensemble du continent. Sans mécanisme clair de coordination, un siège permanent pourrait renforcer un État particulier sans garantir une influence africaine collective.

La portée du discours dépasse donc la succession d’António Guterres. Elle renvoie à la question plus large de la légitimité du multilatéralisme. Tant que l’Afrique restera sans siège permanent au Conseil de sécurité, l’organisation continuera de fonctionner avec une structure héritée d’un monde disparu. La réforme ne réglerait pas toutes les crises. Elle constituerait toutefois un premier test concret de la volonté des puissances de faire entrer les institutions internationales dans le présent.