Pour les personnes expulsées des États-Unis vers un pays tiers, le voyage ne s’arrête pas à l’atterrissage. Il peut déboucher sur une détention sans explication, une nouvelle expulsion ou une vie clandestine. En Afrique de l’Ouest comme en Afrique australe, des avocats tentent désormais de réparer les conséquences d’une politique organisée à distance, mais appliquée sur le sol africain.
Des accords qui déplacent la frontière américaine
Depuis 2025, l’administration américaine a multiplié les arrangements avec des États qui acceptent de recevoir des personnes n’ayant aucun lien avec leur territoire. Le principe est simple : lorsqu’un renvoi direct vers le pays d’origine est difficile, Washington cherche un autre point de chute.
Le Ghana, la Sierra Leone, le Cameroun, l’Eswatini, le Rwanda, l’Ouganda, la Guinée équatoriale et le Soudan du Sud figurent parmi les pays africains cités dans ces accords ou discussions. Les modalités varient. Certaines ententes restent peu transparentes. D’autres prévoient une prise en charge temporaire, avant un éventuel retour vers le pays d’origine.
Pour les gouvernements concernés, ces arrangements peuvent ouvrir une voie de négociation avec Washington. Ils peuvent aussi apporter des ressources financières ou un avantage diplomatique. Pour les personnes transférées, en revanche, le changement de pays ne signifie pas nécessairement l’accès à une procédure d’asile, à un avocat ou à un statut légal.
L’Associated Press a rapporté en septembre 2025 que le Ghana avait reçu quatorze personnes expulsées des États-Unis, dont plusieurs ont ensuite été renvoyées vers leur pays d’origine. Les avocats de quatre hommes affirmaient toutefois qu’ils étaient encore détenus au Ghana au moment de la publication, signe de l’opacité entourant ces opérations. Le bilan publié par l’Associated Press souligne aussi que plusieurs pays africains ont été sollicités dans le cadre de cette politique.
Un retour indirect vers le danger
Annan, prénom modifié, illustre le risque de ces renvois en chaîne. Ce jeune Ghanéen homosexuel avait quitté son pays en 2024 après avoir été menacé par des proches. Aux États-Unis, un juge avait interdit son renvoi vers le Ghana en raison des risques qu’il disait encourir.
Il a pourtant été envoyé en Sierra Leone. Selon son récit, il n’a découvert sa destination qu’au dernier moment. Moins de deux semaines plus tard, il a été transféré au Ghana. La Sierra Leone n’a donc pas constitué un lieu de protection durable, mais une étape intermédiaire vers le pays qu’il avait fui.
De retour au Ghana, Annan s’est caché. Il affirme dormir dans un bâtiment abandonné, sans eau ni électricité, et sortir principalement la nuit pour se nourrir ou recharger son téléphone. Ces éléments relèvent de son témoignage, mais ils correspondent à une difficulté plus large : une personne expulsée vers un État tiers peut se retrouver sans document, sans réseau et sans moyen immédiat de contester une nouvelle mesure d’éloignement.
Au Ghana, les relations entre personnes de même sexe restent criminalisées. Les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres y font également face à des pressions sociales et familiales. Le renvoi d’un demandeur de protection vers un pays où son orientation sexuelle peut accroître son exposition aux violences soulève donc directement la question du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un lieu où elle risque la persécution ou la torture.
La situation de Soraya, autre prénom modifié, pose un problème comparable au Cameroun. Elle affirme avoir fui le Ghana après la découverte de son orientation sexuelle. Arrivée à Yaoundé, elle se retrouve dans un pays où les relations entre personnes de même sexe sont également interdites par la loi. Le déplacement géographique n’a donc pas supprimé le motif de sa demande de protection.
Quand l’avocat apprend l’expulsion trop tard
La procédure américaine ajoute un autre obstacle. Plusieurs avocats disent ne pas avoir été informés à temps de la destination de leurs clients. Or, sans cette information, il devient difficile de déposer un recours, de contacter les autorités du pays d’arrivée ou d’empêcher le transfert.
Dans le cas d’Annan, son avocat Malik Waqar affirme avoir appris l’expulsion après le départ de son client. Une fois la personne hors du territoire américain, le dossier change de cadre juridique. L’avocat conserve parfois un mandat, mais il ne peut plus agir directement sur les décisions prises par les autorités africaines.
En Sierra Leone, des conseils locaux ont aussi rencontré des obstacles. Pour intervenir officiellement, ils doivent pouvoir produire une déclaration manuscrite signée par la personne concernée. Or, lorsque le transfert s’effectue en quelques heures, cette formalité devient presque impossible à accomplir.
La difficulté est donc institutionnelle autant que matérielle. L’avocat américain agit depuis Washington. Le conseil africain doit obtenir une reconnaissance locale. Entre les deux, le client peut être déplacé, détenu ou renvoyé avant même qu’une juridiction ne soit saisie.
Eswatini : une détention sans horizon clair
En Afrique australe, le cas de Khai Vo montre une autre facette du dispositif. Né au Vietnam, il est arrivé aux États-Unis à l’âge de 8 ans. Il y a vécu plusieurs décennies, y a travaillé et y a fondé une famille.
Après une condamnation ancienne, pour laquelle il avait purgé treize ans de prison, il était resté aux États-Unis pendant environ dix-huit ans en se présentant régulièrement aux services de l’immigration. En mars 2025, il a été arrêté lors d’un rendez-vous avec l’ICE, le service américain chargé du contrôle de l’immigration, puis envoyé en Eswatini.
Onze mois après son arrivée, il se trouvait toujours détenu au centre correctionnel de Matsapha, selon son témoignage. Il disait ne pas comprendre le motif de cette détention ni savoir quelle autorité pouvait décider de sa libération ou de son transfert vers le Vietnam.
Cette situation crée un vide de responsabilité. Les États-Unis considèrent la procédure d’expulsion comme achevée. L’Eswatini doit gérer la présence d’une personne qui n’est pas ressortissante du pays. Le Vietnam, de son côté, peut être appelé à délivrer des documents de voyage. Pendant ce temps, la personne reste enfermée.
Des documents rendus publics ont fait état d’un accord prévoyant 5,1 millions de dollars versés par les États-Unis à l’Eswatini pour accueillir jusqu’à 160 personnes. L’Associated Press a ensuite rapporté l’arrivée de nouveaux groupes dans le royaume, où les autorités affirmaient vouloir garantir les droits des personnes transférées. Le suivi de l’Associated Press sur les arrivées en Eswatini montre que le dispositif s’est poursuivi au-delà des premiers transferts.
La bataille judiciaire se déplace vers l’Afrique
Aux États-Unis, des associations et des avocats contestent la possibilité d’expulser rapidement une personne vers un pays tiers sans lui laisser le temps de présenter ses craintes. L’ACLU, principale organisation américaine de défense des libertés civiles, affirme que les autorités ont parfois refusé de communiquer la destination des vols, y compris aux conseils enregistrés dans les dossiers.
Les contentieux ne restent toutefois pas américains. Des recours ont été engagés devant des juridictions africaines, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la Cedeao, organisation régionale réunissant quinze pays d’Afrique de l’Ouest.
Au Cameroun, l’avocat Joseph Awah Fru a saisi le tribunal administratif de Yaoundé au nom de personnes expulsées des États-Unis. Il demande notamment que l’accord entre Yaoundé et Washington soit suspendu si les transferts exposent les intéressés à la persécution ou à la torture.
La question dépasse donc le seul comportement de l’administration américaine. Elle concerne aussi la responsabilité des États africains qui acceptent ces personnes. En les accueillant, doivent-ils leur garantir un accès à un avocat, une procédure d’asile, un hébergement digne et une protection contre un renvoi ultérieur ? Les juridictions nationales pourraient être amenées à préciser ces obligations.
Un enjeu régional et continental
Pour les pays africains, ces accords comportent un risque politique. Ils peuvent renforcer une relation bilatérale avec Washington, mais aussi placer les autorités locales face aux conséquences humaines d’une décision prise ailleurs.
Les effets ne sont pas identiques pour tous. Une personne disposant d’un réseau familial peut chercher une solution informelle. Une autre, sans papiers ni contacts, dépend entièrement des associations et des avocats. Dans les capitales, l’accès aux organisations de défense des droits est plus facile. Dans les zones frontalières ou rurales, les risques de disparition et de renvoi clandestin augmentent.
Le prochain enjeu sera la transparence. Les États devront préciser le nombre de personnes reçues, leur statut, la durée prévue de leur séjour et les garanties accordées. Sans ces informations, les accords resteront difficiles à contrôler et les recours judiciaires continueront d’arriver après les départs.
Pour Annan, Khai Vo et Soraya, la question est plus immédiate : sortir de la clandestinité, de la détention ou d’un hébergement provisoire. Pour les systèmes africains de protection, ces dossiers constituent déjà un test. Ils détermineront si un pays tiers peut devenir un espace de droit, ou seulement une nouvelle étape dans une chaîne d’expulsions.