Pour l’Ouganda, le pétrole du bassin du lac Albert ne deviendra une recette d’exportation qu’une fois arrivé sur la côte tanzanienne. Le calendrier annoncé pour le remplissage de l’oléoduc EACOP rapproche cette étape, mais il reste encore plusieurs opérations techniques avant le départ du premier navire.

Une infrastructure régionale presque achevée

Le 21 septembre 2026, le directeur général de la Tanzania Petroleum Development Corporation (TPDC), Mussa Makame, a indiqué que le remplissage de la conduite commencerait en décembre 2026. Le premier chargement de brut pourrait ensuite quitter le terminal de Chongoleani, près de Tanga, en février ou au début de mars 2027.

Cette annonce donne un horizon précis à un projet qui a connu plusieurs décalages. La TPDC explique ces retards par les difficultés d’acheminement d’équipements spécialisés et de pièces détachées. Les perturbations des chaînes logistiques liées aux conflits au Moyen-Orient ont également pesé sur le calendrier.

Selon les dernières données communiquées par la société EACOP, l’oléoduc était achevé à 92,7 % au 31 août 2026. Le chiffre a été présenté lors d’une visite de la ministre ougandaise de l’Énergie et du Développement minier, Monica Musenero Masanza, à la station de pompage de Kabaale, dans le district de Hoima.

Le tracé s’étend sur 1 443 kilomètres entre Hoima, dans l’ouest de l’Ouganda, et la péninsule de Chongoleani, dans la région de Tanga. La conduite enterrée et chauffée doit maintenir la fluidité du brut ougandais jusqu’au terminal maritime, où le pétrole sera stocké puis chargé sur des navires.

Le projet comprend six stations de pompage, deux stations de réduction de pression et des installations de stockage à Tanga. Sa capacité nominale atteint 246 000 barils par jour. Elle doit accompagner la montée en puissance des champs de Tilenga et de Kingfisher, dont la production combinée est annoncée autour de 230 000 barils quotidiens à pleine capacité.

Hoima et Tanga au centre de la stratégie pétrolière

L’EACOP répond d’abord à une contrainte géographique. Enclavé, l’Ouganda ne dispose pas d’un accès direct à l’océan Indien. La nouvelle liaison lui permettra d’acheminer son brut vers le marché international en passant par la Tanzanie, plutôt que de dépendre d’un corridor routier ou ferroviaire jusqu’à un port étranger.

Les champs concernés se trouvent dans la région de l’Albertine, autour du lac Albert. Tilenga est opéré par TotalEnergies EP Uganda. Kingfisher est développé par CNOOC Uganda. Les deux projets constituent le cœur du dispositif de production qui doit alimenter l’oléoduc.

Pour Kampala, l’enjeu dépasse la seule exportation. Les recettes pétrolières doivent contribuer aux finances publiques, aux infrastructures et au développement de la chaîne locale de services. Toutefois, ces effets dépendront du niveau réel de production, du prix du brut, de la fiscalité appliquée et de la capacité de l’État à gérer ces revenus avec transparence.

La Tanzanie poursuit, de son côté, une stratégie de consolidation de Tanga comme plateforme énergétique et commerciale de la côte est-africaine. Le terminal de Chongoleani doit générer des recettes de transit, soutenir les services portuaires et renforcer les activités industrielles liées au stockage, à la maintenance et à la logistique.

La répartition du capital reflète cette coopération bilatérale. TotalEnergies détient 62 % d’EACOP, CNOOC 8 %, tandis que l’Uganda National Oil Company et la TPDC possèdent chacune 15 %. Le projet est conçu pour fonctionner pendant 25 ans.

Un passage délicat entre chantier et exploitation

Le démarrage du remplissage ne signifiera pas encore une exploitation commerciale complète. Il faudra contrôler l’intégrité de la conduite, tester les équipements, stabiliser la pression et coordonner les opérations entre les installations de production en Ouganda et le terminal maritime en Tanzanie.

Le calendrier de février 2027 constitue donc une échéance opérationnelle, mais il reste exposé aux aléas techniques et logistiques. Le directeur général de la TPDC a lui-même évoqué la possibilité d’un départ au début du mois de mars. Cette marge montre que la date annoncée doit être suivie comme une cible, non comme une garantie définitive.

Le projet a déjà produit des effets économiques sur le corridor. Les promoteurs indiquent que plus de 12 000 personnes ont été employées directement en Ouganda et en Tanzanie, tandis que plus de 20 000 emplois indirects auraient été soutenus. La TPDC avance, pour sa part, le chiffre d’environ 7 500 Tanzaniens employés sur le chantier.

Ces estimations ne recouvrent pas nécessairement les mêmes catégories d’emplois. Elles doivent donc être lues avec prudence. L’enjeu sera désormais de savoir combien de postes resteront accessibles aux travailleurs locaux pendant l’exploitation, lorsque les besoins de construction diminueront.

Des projets communautaires sont également annoncés le long du tracé, notamment dans l’accès à l’eau et l’amélioration des routes. En Ouganda comme en Tanzanie, leur mise en œuvre pèsera dans l’évaluation locale du projet. Les personnes affectées par le passage de la conduite attendent surtout des indemnisations effectives, des moyens de subsistance restaurés et un accès durable aux services essentiels.

La société EACOP affirme que 13 686 personnes affectées par le projet ont reçu des compensations en espèces ou en nature. Des associations et des chercheurs ont toutefois continué à documenter les tensions liées aux acquisitions foncières, aux restrictions d’usage des terres et aux risques environnementaux. Ces critiques ne disparaîtront pas avec le premier chargement.

Un dossier suivi par toute l’Afrique de l’Est

L’EACOP s’inscrit dans la dynamique de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation régionale qui facilite la coopération économique entre ses États membres. Le projet rapproche concrètement l’Ouganda et la Tanzanie autour d’une infrastructure stratégique, alors que les échanges régionaux cherchent encore à réduire les coûts de transport et les délais d’accès aux ports.

Son impact régional dépendra cependant de la manière dont les recettes seront réparties. L’Ouganda bénéficiera de l’accès à l’exportation. La Tanzanie percevra des revenus de transit et renforcera son rôle maritime. Les territoires traversés, eux, jugeront le projet sur les emplois, les compensations et les services réellement disponibles.

La prochaine étape à surveiller sera le début du remplissage en décembre 2026. Viendront ensuite les essais, la réception du brut à Tanga et la première opération de chargement annoncée entre février et début mars 2027. Le succès du calendrier ne se mesurera donc pas seulement au départ d’un navire, mais aussi à la capacité des deux pays à transformer cette infrastructure en bénéfice économique durable et contrôlable.