À Kampala, le débat budgétaire ne porte plus seulement sur la capacité de l’État à financer ses priorités. Il concerne désormais le prix de cet argent pour les entreprises, les ménages et l’investissement privé. La Banque d’Ouganda estime que le marché national peut encore absorber les besoins prévus pour 2026/2027, mais elle avertit qu’un dépassement de cette trajectoire pourrait rapidement tendre les taux d’intérêt.
Une marge de financement encore disponible, mais sous conditions
Le gouverneur de la Banque d’Ouganda, Michael Atingi-Ego, a présenté cette analyse le lundi 21 septembre 2026 devant la commission du Budget du Parlement. Son intervention portait sur la Charte de responsabilité budgétaire, un document qui fixe les principes et les objectifs de gestion des finances publiques.
Pour l’exercice 2026/2027, le gouvernement prévoit environ 12 700 milliards de shillings ougandais de financement intérieur net. Cette somme représente 4,6 % du produit intérieur brut hors pétrole. Elle reste inférieure aux 15 100 milliards de shillings mobilisés au cours de l’exercice précédent.
Selon le gouverneur, les conditions actuelles permettent encore au marché financier ougandais d’absorber cette demande. La liquidité des banques s’est améliorée. Les rendements des titres publics ont diminué. En outre, les investisseurs continuent de manifester de l’intérêt pour les bons et obligations du Trésor.
La Banque d’Ouganda considère donc que l’État peut financer le niveau d’emprunt prévu sans réduire immédiatement l’accès du secteur privé au crédit. Cette appréciation reste toutefois liée au respect des montants annoncés et à une exécution budgétaire maîtrisée. Le compte rendu du Parlement ougandais précise que la Charte est jugée globalement crédible sous ces conditions.
Le risque d’un effet d’éviction pour les entreprises
Le mécanisme redouté est connu. Lorsque l’État emprunte davantage sur le marché intérieur, il sollicite les mêmes banques et les mêmes investisseurs que les entreprises. Pour attirer les fonds disponibles, les titres publics peuvent alors offrir des rendements plus élevés. Les banques répercutent ensuite cette pression sur les taux appliqués aux clients privés.
Dans ce scénario, les petites et moyennes entreprises seraient particulièrement exposées. Elles disposent souvent de garanties limitées et négocient des conditions de crédit moins favorables que les grands groupes. Un renchérissement des prêts peut retarder un investissement, réduire les stocks ou ralentir les recrutements.
Michael Atingi-Ego a averti qu’un recours supérieur aux prévisions pourrait annuler les progrès récemment enregistrés. Il a notamment évoqué une remontée des taux d’intérêt et un risque d’éviction du secteur privé, c’est-à-dire une situation dans laquelle l’emprunt public réduit les ressources accessibles aux entreprises.
Le crédit au secteur privé avait progressé de 16,1 % sur un an en juin 2026, d’après les données présentées au Parlement. La Banque d’Ouganda table toutefois sur une progression moyenne de 13 % pendant l’exercice 2026/2027. Cette prévision suppose que l’assainissement budgétaire se poursuive et que les besoins de financement de l’État restent contenus.
La banque centrale estime aussi que les taux pourraient continuer à baisser si les recettes publiques et les dépenses évoluent conformément aux prévisions. À l’inverse, une faiblesse des recettes ou une hausse non planifiée des dépenses pourrait alimenter l’inflation et compliquer l’assouplissement des conditions de crédit.
Une dette publique déjà au-dessus du repère budgétaire
Cette prudence intervient alors que la dette publique ougandaise fait l’objet d’une surveillance accrue. Le document budgétaire national pour 2026/2027 indique que son encours atteignait environ 116 200 milliards de shillings à la fin juin 2025. Le ratio correspondant représentait près de 51 % du PIB, au-dessus du plafond de 50 % inscrit dans la Charte de responsabilité budgétaire.
Le ministère ougandais des Finances distingue cette situation d’une crise de solvabilité immédiate. Il souligne néanmoins l’augmentation du coût du service de la dette. Les paiements d’intérêts représentaient 26,2 % des recettes publiques en 2024/2025. Ils pourraient atteindre 30,2 % en 2026/2027, selon les projections budgétaires.
Le Parlement a approuvé un budget d’environ 84 300 milliards de shillings pour le nouvel exercice. Près de 12 000 milliards doivent être financés par des emprunts intérieurs. Le service total de la dette devrait, lui, approcher 33 400 milliards de shillings. Le cadre budgétaire national 2026/2027 présente ces données ainsi que les priorités de dépense du gouvernement.
Ces montants ne produisent pas les mêmes effets pour tous les Ougandais. Les entreprises formelles dépendent directement des prêts bancaires pour investir. Les acteurs de l’économie informelle peuvent être touchés plus indirectement, par une baisse de la demande ou une hausse du coût des marchandises. Dans les zones rurales, l’accès au financement agricole dépend aussi de la capacité des banques à prêter à des conditions abordables.
Le pétrole ajoute un enjeu de liquidité
La gestion des futurs revenus pétroliers constitue un autre point de vigilance. La Banque d’Ouganda rappelle que les ressources placées dans la réserve d’investissement resteront des actifs de l’État. Leur effet sur la liquidité dépendra ensuite du moment et des modalités de leur transfert vers le Fonds consolidé, le compte central qui reçoit les recettes publiques.
Une entrée rapide de fonds dans l’économie pourrait accroître la liquidité, soutenir certaines dépenses et modifier les conditions monétaires. À l’inverse, une utilisation progressive permettrait de limiter les à-coups. Tout dépendra donc du calendrier des décaissements, de la qualité des projets financés et de la coordination entre le ministère des Finances et la banque centrale.
Ce dossier intervient à un moment important pour l’Ouganda, qui prépare l’exploitation de ses ressources pétrolières et cherche à financer des infrastructures, l’industrialisation et la transformation agricole. Les revenus attendus peuvent renforcer la capacité d’investissement de l’État. Ils ne dispensent pas pour autant de maintenir une discipline sur les emprunts et les dépenses courantes.
Un enjeu qui dépasse les frontières ougandaises
La trajectoire de Kampala sera suivie dans la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui réunit plusieurs économies engagées dans une intégration commerciale et financière progressive. Dans cet espace, les conditions de financement d’un grand pays comme l’Ouganda peuvent influencer les flux de capitaux, les coûts d’investissement et la concurrence entre emprunteurs publics et privés.
Le signal envoyé par la Banque d’Ouganda est donc double. Le marché intérieur dispose encore de ressources pour accompagner le budget 2026/2027. Mais cette capacité n’est pas illimitée. Le respect du plafond de financement annoncé, l’évolution des recettes et la gestion des revenus pétroliers seront les principaux indicateurs à surveiller dans les prochains mois.
Pour Kampala, l’enjeu ne consiste pas uniquement à trouver de l’argent. Il s’agit aussi de préserver un accès au crédit suffisamment abordable pour que les entreprises investissent, que les emplois progressent et que la croissance ne repose pas principalement sur la dépense publique.