À Nairobi comme dans les comtés éloignés, l’intelligence artificielle entre désormais dans les lieux ordinaires de l’apprentissage. Au Kenya, les bibliothèques publiques doivent accueillir des formations gratuites pour aider les citoyens à comprendre cette technologie et à l’utiliser dans leur travail.
Les bibliothèques au cœur d’un nouveau dispositif
Intel, le Kenya National Library Service (KNLS) et la Mandela AI Hub Foundation ont conclu un partenariat destiné à élargir l’accès aux compétences de base en intelligence artificielle. L’accord a été annoncé en septembre 2026, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies à New York.
Le programme s’appuie sur deux parcours. Le premier, baptisé « AI for Citizens », présente les notions essentielles de l’intelligence artificielle au grand public. Il doit notamment expliquer les usages courants, les limites des outils et les précautions liées aux données personnelles.
Le second, « AI for Current Workforce », vise les actifs. Il doit les aider à intégrer des outils numériques dans leurs activités professionnelles, sans réserver la formation aux ingénieurs ou aux spécialistes de l’informatique.
Les cours seront proposés en ligne. Ils seront aussi complétés par des séances dans les bibliothèques du KNLS, l’organisme public chargé de développer les services de lecture, d’information et de documentation au Kenya. Des unités mobiles doivent atteindre des communautés situées au-delà des grands centres urbains.
La Mandela AI Hub Foundation participera à la sensibilisation, à la formation et à la mobilisation des participants. Le dispositif cherche ainsi à rapprocher l’intelligence artificielle des étudiants, des travailleurs indépendants, des petites entreprises et des personnes éloignées des circuits classiques de formation.
Une réponse à une demande qui s’élargit
Le choix des bibliothèques n’est pas anodin. Ces établissements disposent déjà d’un rôle d’accès à l’information et peuvent servir de points de formation dans des zones où les centres technologiques restent peu nombreux. Le KNLS indique également travailler avec les collectivités et les communautés pour renforcer les services documentaires et numériques.
Le besoin est appelé à progresser. Le rapport Dynamiques du développement en Afrique 2024, publié par la Commission de l’Union africaine et l’Organisation de coopération et de développement économiques, estime que 32,7 millions d’emplois au Kenya nécessiteront des compétences numériques d’ici 2030.
Dans cette projection, 21,4 millions d’emplois relèveraient de compétences numériques de base. Environ 9,6 millions demanderaient un niveau intermédiaire. Les compétences avancées concerneraient 1,7 million d’emplois. Ces chiffres ne décrivent donc pas seulement les besoins des entreprises technologiques. Ils concernent aussi l’administration, l’agriculture, les services financiers, la santé, le commerce et les métiers indépendants.
Intel affirme que ses programmes Digital Readiness avaient déjà formé plus de 7 millions de personnes dans 29 pays en juin 2024. L’entreprise a depuis annoncé une progression de ce bilan à 8 millions de personnes à la fin de 2024. Ces chiffres relèvent du bilan communiqué par Intel et ne constituent pas une mesure indépendante de l’impact réel des formations.
Le défi de l’accès au-delà de Nairobi
Le Kenya possède un écosystème numérique dynamique, particulièrement visible à Nairobi. La capitale concentre des start-up, des incubateurs, des universités et des entreprises spécialisées dans les services numériques. Pourtant, cette concentration ne reflète pas les conditions d’accès de l’ensemble du pays.
Dans les zones rurales et les quartiers périphériques, la formation dépend encore de la qualité de la connexion, du prix des appareils et de la disponibilité de formateurs. Les unités mobiles peuvent réduire une partie de ces obstacles. Elles ne les supprimeront pas à elles seules.
La question de la langue sera également déterminante. Une formation principalement conçue en anglais peut exclure certains publics. L’usage du kiswahili, des langues locales et d’exemples liés aux activités quotidiennes pourrait faciliter l’appropriation des outils. Cette dimension rejoint les discussions de la Communauté d’Afrique de l’Est sur la place du kiswahili dans l’ère de l’intelligence artificielle.
Le contenu devra aussi dépasser la simple découverte des applications. Les citoyens auront besoin de comprendre les erreurs possibles des systèmes, les biais dans les données, les risques d’escroquerie et les conditions d’utilisation des contenus générés. Cette culture critique sera aussi importante que la maîtrise technique.
Une initiative inscrite dans la stratégie nationale
Le partenariat arrive alors que le Kenya cherche à structurer sa politique publique sur l’intelligence artificielle. Le ministère de l’Information, des Communications et de l’Économie numérique a lancé la stratégie kényane sur l’intelligence artificielle pour 2025-2030 à Nairobi en mars 2025.
Cette feuille de route présente l’intelligence artificielle comme un levier pour les services publics, la croissance économique et l’innovation. Elle insiste également sur les infrastructures, les données, la recherche, les compétences, la gouvernance et l’éthique. Les formations dans les bibliothèques peuvent contribuer au volet consacré au développement des talents.
La portée du programme dépendra toutefois de sa mise en œuvre. Il faudra mesurer le nombre de participants, leur répartition entre les comtés, la régularité des sessions et la capacité des apprenants à utiliser ces compétences après la formation. La gratuité annoncée constitue un point d’entrée important, mais elle ne garantit pas un accès durable aux équipements et à la connexion.
Un enjeu qui dépasse les frontières kényanes
Le Kenya avance dans un environnement régional où les pays d’Afrique de l’Est cherchent à harmoniser leurs politiques numériques. En mai 2026, la Communauté d’Afrique de l’Est a organisé un atelier consacré à la validation de sa stratégie régionale sur l’intelligence artificielle.
L’organisation prépare aussi des mécanismes communs pour soutenir la recherche, les infrastructures, l’innovation et les compétences. Cette orientation pourrait favoriser la circulation des savoirs entre le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, le Soudan du Sud et les autres membres de la communauté.
Le réseau des bibliothèques offre, dans ce cadre, une piste concrète pour démocratiser l’accès à l’apprentissage. Mais son efficacité se mesurera surtout dans les territoires éloignés de Nairobi, auprès des femmes, des jeunes, des travailleurs de l’économie informelle et des petites entreprises.
La prochaine étape sera donc moins l’annonce du partenariat que son déploiement effectif. Le Kenya devra montrer si ses bibliothèques peuvent devenir des portes d’entrée régulières vers les compétences numériques, et non de simples lieux d’expérimentation. Cette expérience sera suivie avec attention dans une Afrique de l’Est qui cherche à construire sa propre capacité en matière d’intelligence artificielle.