À Cahora Bassa, la modernisation ne se joue pas seulement dans les turbines
Au Mozambique, un barrage ne produit pas seulement des mégawatts. Il concentre aussi des usages, des droits de passage, des terres cultivées, de la pêche et des activités souvent installées sans carte commune. C’est précisément ce que HCB veut désormais voir clairement sur le site de Cahora Bassa, à l’approche d’un vaste chantier de remise à niveau.
Le sujet dépasse la technique. Dans un pays où le foncier reste un dossier sensible, la gestion d’un grand ouvrage hydroélectrique touche à la fois l’énergie, les communautés riveraines et l’État, qui demeure propriétaire de la terre. Autour des barrages et des réservoirs, la loi mozambicaine prévoit en outre une zone de protection de 250 mètres, où l’acquisition de droits fonciers ordinaires n’est pas permise.
Un inventaire foncier pour lire enfin la concession dans le détail
Hidroeléctrica de Cahora Bassa a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour cartographier l’ensemble des activités humaines et économiques présentes dans sa zone concessionnelle, qui couvre 2 665 km². Le prestataire retenu devra identifier les utilisateurs, recenser les activités en cours, localiser les occupations physiques, inventorier les infrastructures et relever les titres fonciers déjà accordés.
L’enjeu est concret. Dans ce périmètre, les usages se superposent déjà entre pêcheurs artisanaux, opérateurs semi-industriels, agriculteurs et orpailleurs. HCB veut donc disposer, pour la première fois, d’une image complète de qui occupe la concession et sur quelle base légale. L’exercice doit aussi aider à prévenir des conflits d’usage et à proposer une gestion intégrée du site.
Cette démarche arrive à un moment charnière. HCB opère le plus grand barrage du Mozambique depuis la fin des années 1970 et pilote un actif stratégique pour le pays comme pour l’Afrique australe. Sa capacité installée est de 2 075 MW. Le réservoir de Cahora Bassa reste l’un des grands ensembles hydroélectriques du continent, et la compagnie rappelle qu’elle alimente aussi des partenaires dans la région SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe.
Un chantier de dix ans qui oblige à regarder au-delà du béton
Le recensement foncier n’est pas un projet isolé. Il accompagne le programme CAPEX Vital, un plan d’investissement sur dix ans destiné à réhabiliter et moderniser les infrastructures de production et de transport d’électricité de HCB. L’AFD a engagé un prêt concessionnel non souverain de 100 millions d’euros sur 15 ans, tandis que l’Union européenne apporte une subvention déléguée de 22,1 millions d’euros.
Dans sa fiche projet, l’AFD indique que ce programme doit aussi prolonger d’au moins 25 ans la durée de vie du barrage et de sa sous-station, tout en réduisant les arrêts forcés et les coûts de maintenance. Autrement dit, la modernisation ne se limite pas au remplacement d’équipements vieillissants. Elle suppose de sécuriser l’environnement social et foncier de l’ouvrage, sous peine de voir les tensions locales fragiliser les gains techniques attendus.
Le montant global évoqué pour la modernisation atteint 1,2 milliard d’euros sur dix ans. Cette enveloppe est cohérente avec la logique d’un grand barrage ancien, dont les lignes, sous-stations, systèmes de gestion de l’eau et capacités de formation doivent être remis à niveau en même temps. HCB souligne d’ailleurs que le programme comprend la remise en état de la centrale et de la sous-station de Songo, ainsi que des systèmes pour améliorer la gestion du réservoir.
Ce que cela change pour les riverains, les autorités et le secteur de l’énergie
Pour les populations riveraines, l’inventaire peut clarifier un point essentiel : quelles activités sont tolérées, lesquelles relèvent d’un droit formalisé, et lesquelles exposent à une compensation ou à une relocalisation. Au Mozambique, la terre appartient à l’État, mais l’usage peut être attribué par des titres d’exploitation. Dans un espace comme Cahora Bassa, cette distinction entre propriété publique et usage concédé est décisive pour éviter les zones grises.
Pour HCB, le bénéfice est aussi stratégique. Une cartographie complète permet de réduire les conflits, de mieux planifier les investissements et de documenter les obligations sociales autour d’un site qui mêle production d’électricité, activités économiques locales et infrastructures de transport. C’est un point important dans un contexte où la sécurité d’approvisionnement devient un sujet régional, alors que l’Afrique australe cherche davantage d’électricité stable et moins carbonée.
Pour l’État mozambicain, enfin, l’exercice rappelle qu’un grand barrage n’est pas seulement une centrale. C’est aussi un territoire à gérer, avec des règles de compensation, de protection et de concertation. La nouvelle politique foncière adoptée par le gouvernement en 2022 affichait déjà l’objectif de garantir l’accès, l’usage et la possession de la terre dans un cadre plus lisible pour les communautés et les investisseurs. Cahora Bassa devient ainsi un test grandeur nature de cette ambition.
Un signal utile pour l’Afrique australe
L’affaire dépasse le seul Mozambique. Dans la SADC, les infrastructures électriques vieillissantes et les besoins croissants de demande poussent plusieurs États à prolonger la vie de leurs actifs stratégiques tout en limitant les tensions locales. Cahora Bassa illustre ce basculement : moderniser un grand barrage impose désormais de compter les personnes, les terres et les usages autant que les turbines.
La suite dépendra donc moins d’un communiqué que de la capacité de HCB à produire une cartographie robuste, puis à traduire ce diagnostic en règles de gestion claires. Dans un site de 2 665 km², le détail foncier devient un outil de stabilité, et non un simple exercice administratif.