Quand la forêt brûle, c’est aussi l’État qui se mesure à la vitesse du feu
À Madagascar, les incendies ne détruisent pas seulement des hectares. Ils fragilisent des villages, compliquent la vie des communautés riveraines et mettent à l’épreuve une économie rurale déjà sous tension. Dans un pays où la forêt est à la fois un patrimoine écologique, une ressource de survie et un enjeu de souveraineté, chaque départ de feu devient un test politique. Le rappel est brutal : protéger la nature ne relève pas du décor, mais de l’ordre public, de la justice et de la sécurité du quotidien.
Le sujet dépasse les frontières de la Grande Île. Madagascar appartient à la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui a fait de la gestion durable des forêts et de la lutte contre les feux non maîtrisés un axe régional. À Antananarivo, l’Union africaine et les Nations unies maintiennent aussi un suivi politique et institutionnel du pays, signe que les enjeux environnementaux y croisent désormais la gouvernance, la cohésion sociale et le développement.
Une lettre collective pour dénoncer les incendies et l’impunité
Début septembre, 90 organisations malgaches de défense de l’environnement ont adressé un courrier au pouvoir de transition pour demander un durcissement de la réponse publique face aux feux de forêts et aux trafics de ressources naturelles. Leur alerte vise plusieurs filières illicites ou semi-licites : bois, minerais et tortues, des circuits qui prospèrent là où le contrôle administratif reste faible et où les sanctions paraissent irrégulières. La coalition n’a pas seulement ciblé l’exécutif. Elle a aussi interpellé la justice, à qui elle reproche une fermeté insuffisante dans les crimes environnementaux.
Cette contestation s’inscrit dans une séquence sensible pour Madagascar. En août, des tensions ont de nouveau été signalées autour de l’aire protégée de Makira, dans le nord-est du pays. Un épisode rapporté par des médias spécialisés a montré comment une confrontation locale peut dégénérer en représailles contre des structures de conservation et contre des communautés engagées dans la protection de l’espace forestier. Le dossier rappelle un point central : sans sécurité judiciaire et sans présence de l’État dans les zones reculées, la protection de la biodiversité repose souvent sur des bénévoles, des gardes et des communautés de base exposés à des risques très élevés.
Makira, Ankeniheny-Zahamena et les lignes de fracture d’un territoire immense
Makira n’est pas un simple nom sur une carte. Cette aire protégée du nord-est fait partie d’un ensemble forestier majeur, au cœur d’un espace où les pressions foncières, l’exploitation clandestine et la circulation de bois précieux se croisent depuis des années. Plus au centre-est, le corridor forestier d’Ankeniheny-Zahamena représente lui aussi un couloir écologique crucial. Les études environnementales liées aux infrastructures rappellent que le tracé envisagé entre Antananarivo et Toamasina traverse ou borde des zones particulièrement sensibles, ce qui nourrit la vigilance des ONG et des habitants.
Le débat sur la future autoroute reliant Antananarivo à Toamasina, principal port du pays, cristallise cette inquiétude. Les organisations signataires demandent la publication du tracé définitif, craignant une fragmentation supplémentaire des milieux naturels et une pression accrue sur les espaces protégés. Le point est politique autant qu’écologique : pour l’État, l’ouvrage promet une meilleure circulation des biens et des personnes ; pour les riverains et les défenseurs de l’environnement, le manque de transparence alimente la méfiance et fait redouter des dommages irréversibles.
Feux de brousse, agriculture itinérante et faiblesse des sanctions
Les incendies à Madagascar ne viennent pas d’une seule cause. Ils sont liés à des pratiques d’ouverture de champs, à la recherche de nouveaux pâturages, à la production de charbon, à la coupe de bois et à des usages du feu dans l’agriculture. Les données de Global Forest Watch indiquent que l’île a perdu 5,4 millions d’hectares de couvert arboré entre 2001 et 2025, soit 32 % du couvert de l’an 2000. Des travaux plus anciens montrent aussi qu’en 1950, le pays comptait environ 7,6 millions d’hectares de forêt, contre seulement 3,8 millions en 1985. Autrement dit, la tendance est ancienne, mais elle reste active.
Dans ce contexte, la question des sanctions est décisive. Les ONG ne demandent pas seulement des discours. Elles réclament des poursuites visibles, des jugements cohérents et une chaîne de responsabilité qui ne s’arrête pas aux auteurs matériels des feux. Elles disent aussi vouloir mobiliser des relais locaux dans les 24 régions du pays : brigades de gendarmerie, Églises, jeunes, femmes et paysans. Cette approche est importante, car la lutte contre les incendies n’est pas seulement technique. Elle dépend de la capacité de l’administration à coopérer avec les communautés qui vivent au plus près des zones brûlées.
Ce que révèle la mobilisation de la société civile malgache
La prise de parole de ces 90 ONG souligne une évolution nette : la conservation n’est plus confinée aux experts ou aux bailleurs. À Madagascar, elle devient un sujet de gouvernance nationale. La société civile parle désormais de droit, d’impunité et de sécurité locale. Ce glissement compte, car il relie la forêt à l’école, au tribunal, au transport, à l’emploi rural et à la crédibilité des institutions. Dans une capitale comme Antananarivo, le débat se lit comme une question de politique publique. Dans les districts forestiers, il se vit comme une question de protection immédiate.
À l’échelle régionale, Madagascar rejoint un problème partagé par plusieurs pays de la SADC : incendies récurrents, déforestation, fragilisation des sols et conflits d’usage autour des ressources naturelles. Le bloc régional a bien identifié les forêts comme un levier climatique et économique, mais la mise en œuvre reste très inégale d’un État à l’autre. La Grande Île apporte ici un cas d’école : quand les aires protégées sont éloignées des centres de décision, la conservation dépend de la continuité administrative, du courage des communautés et de la réponse judiciaire.
La suite se jouera sur plusieurs fronts. Il faudra surveiller la réaction des autorités de transition, l’éventuelle réponse du parquet dans les dossiers cités par la société civile, mais aussi le niveau de transparence autour du projet autoroutier Antananarivo-Toamasina. Pour Madagascar, l’enjeu dépasse la seule saison des feux. Il touche à la manière dont l’État protège son patrimoine naturel, arbitre entre infrastructures et conservation, et garantit que les plus fragiles ne paient pas seuls le coût de la dégradation environnementale.