À New York, le débat n’a pas porté seulement sur les capitaux qui entrent en Afrique. Il a surtout tourné autour d’une question plus décisive : qui capte la valeur produite par le continent ? C’est là que se joue aujourd’hui la bataille des minerais critiques, de l’énergie, du numérique et des chaînes industrielles. Et c’est aussi là que se mesure la différence entre un continent simplement exploité et un continent qui transforme, assemble, certifie et exporte.

Le rendez-vous concerné, Unstoppable Africa 2026, s’est tenu les 20 et 21 septembre à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Il a réuni plus de 2 000, puis plus de 3 000 participants selon les communications publiées autour de l’événement, parmi lesquels des chefs d’État, des dirigeants d’entreprise, des investisseurs et des responsables d’organisations internationales. Cette plateforme est portée par la Global Africa Business Initiative, un cadre conjoint de l’Union africaine et des Nations unies, hébergé par le Pacte mondial de l’ONU.

Une phrase qui résume un basculement économique

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a choisi des mots simples pour décrire ce qu’il considère comme un changement d’époque : il faut passer d’une logique de faire des affaires en Afrique à une logique de faire des affaires avec l’Afrique. Derrière cette formule, l’idée est claire. Le continent ne doit plus servir seulement de réservoir de matières premières, ni de destination finale pour des produits finis conçus ailleurs. Il doit compter dans la conception, la transformation, le financement et la distribution de la valeur.

Ce cadrage rejoint une lecture défendue de longue date par les institutions africaines. L’Union africaine rappelle que son Agenda 2063 vise une Afrique « intégrée, prospère et en paix ». Dans cette perspective, l’industrialisation, l’intégration régionale et la montée en gamme des exportations ne sont pas des slogans. Ce sont des conditions de souveraineté économique. Le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, présent à New York, a insisté dans le même sens sur la nécessité de sortir du schéma d’exportation brute des ressources. Il a appelé à renforcer les chaînes de valeur africaines, à lever les barrières tarifaires et non tarifaires de la Zone de libre-échange continentale africaine, et à mieux mobiliser l’épargne, les dépôts bancaires, les assurances et les fonds de pension du continent.

Les chiffres mobilisés à New York rappellent pourquoi cette bataille est centrale. Guterres a évoqué un marché africain d’environ 3 000 milliards de dollars, une part importante des minerais critiques mondiaux et une ressource solaire exceptionnelle. Ces ordres de grandeur ne sont pas nouveaux, mais ils prennent un relief particulier dans le contexte actuel. L’Afrique représente environ 1,5 milliard d’habitants et un immense espace de demande, de production et de consommation. Elle pèse donc déjà dans les arbitrages industriels, commerciaux et énergétiques mondiaux.

Ce que change la transformation locale des ressources

Le cœur du débat n’est pas abstrait. Il touche le cobalt, le lithium, le cuivre, le manganèse, mais aussi les terres rares, le gaz, l’électricité et les données. Quand un pays exporte du minerai brut, il vend peu de travail local, peu de technologie locale et peu de fiscalité locale. Quand il transforme sur place, il garde davantage de marge, crée plus d’emplois qualifiés et développe des métiers d’ingénierie, de maintenance, de transport et de certification. C’est ce déplacement-là que les responsables africains veulent accélérer.

Ce raisonnement vaut aussi pour l’énergie. Le forum a mis en avant les renouvelables, les réseaux électriques et les mini-réseaux, avec un intérêt particulier pour les solutions décentralisées. Un fonds de 300 millions de dollars consacré aux énergies renouvelables décentralisées au Nigeria a, selon les communications du forum, annoncé son premier bouclage financier pendant l’édition 2026. Le signal est important. Dans beaucoup de pays africains, l’enjeu n’est pas seulement de produire plus d’électricité, mais de la produire plus près des ménages, des ateliers, des PME et des zones rurales. Sans réseau fiable, pas d’industrialisation durable. Sans énergie stable, pas de compétitivité.

Le sujet du financement reste toutefois le verrou majeur. Guterres a plaidé pour davantage de capitaux privés, une réforme de l’architecture financière internationale et un rôle renforcé des banques multilatérales de développement. Cette demande rejoint une revendication ancienne des gouvernements africains : l’accès au financement reste souvent trop cher, trop court et trop rigide pour des économies qui ont besoin d’infrastructures lourdes, de résilience climatique et d’investissements productifs de long terme. À Addis-Abeba comme à New York, le message est le même : sans coût du capital soutenable, la promesse de transformation reste incomplète.

La Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf — le marché commun africain en construction — est au centre de cette équation. Son ambition est de faciliter les échanges entre pays africains, de réduire les obstacles douaniers et réglementaires et de faire émerger des chaînes de valeur régionales. En pratique, cela peut changer le quotidien des entreprises comme des consommateurs : plus de débouchés pour les producteurs, moins de dépendance aux marchés extérieurs et davantage de concurrence entre fournisseurs africains. Mais l’objectif ne sera atteint que si les routes, les ports, les normes, les paiements et les règles d’origine avancent ensemble.

Ce que New York dit aussi du rapport de force global

Le forum de New York révèle enfin un rapport de force plus large. Les chaînes d’approvisionnement mondiales se reconfigurent sous l’effet des tensions géopolitiques, de la transition énergétique et de la course aux minerais critiques. Dans ce contexte, l’Afrique n’est plus seulement perçue comme un terrain d’extraction. Elle devient un espace où se joue une part de la sécurité industrielle mondiale. Les entreprises veulent sécuriser les intrants ; les États africains veulent sécuriser l’emploi, la fiscalité et les transferts de technologie. Les deux objectifs ne coïncident pas automatiquement. C’est précisément là que la négociation compte.

Cette tension traverse aussi les débats sur la paix et la stabilité. L’UA rappelle que les investissements, les corridors régionaux et l’industrialisation ont besoin d’institutions crédibles et d’environnements prévisibles. Sans stabilité, les usines ne s’installent pas durablement, les chantiers s’arrêtent et les financements se renchérissent. À l’inverse, quand les États parviennent à sécuriser l’énergie, les infrastructures et les règles du jeu, les capitaux privés suivent plus facilement. C’est cette articulation entre gouvernance, industrie et financement que New York a mise en scène.

La portée continentale de cette séquence est nette. Elle confirme que la discussion sur l’Afrique, désormais, ne peut plus se limiter à l’aide publique, aux dons ou aux discours d’accompagnement. Elle porte sur la propriété des entreprises, le partage de la valeur, le financement des infrastructures, les technologies numériques, les paiements et les industries créatives. En clair, l’enjeu n’est pas seulement d’attirer l’investissement. Il est de construire les conditions pour qu’une part plus importante de la richesse reste sur le continent, circule entre économies africaines et alimente une croissance plus autonome. C’est là que se situe, aujourd’hui, la véritable ligne de fracture.