Une diaspora utile à l’économie, mais tenue à distance des urnes

Le Maroc sait très bien compter ses Marocains du monde quand il s’agit de devises, de passages aux frontières ou d’organisation logistique. En revanche, leur place dans la représentation nationale reste floue. À deux jours des législatives du 23 septembre 2026, la contradiction est nette : la diaspora pèse lourd dans l’économie, mais aucun siège ne lui est réservé à la Chambre des représentants.

Cette question dépasse la seule technique électorale. Elle touche à la manière dont Rabat considère une communauté estimée à plusieurs millions de personnes, très présente en Europe et dans le Golfe, et souvent mobilisée comme relais d’investissement, de soutien familial et de rayonnement du royaume. Dans l’espace maghrébin, où les États cherchent encore un équilibre entre souveraineté, mobilité et droits politiques des expatriés, le cas marocain reste l’un des plus révélateurs.

Le scrutin de septembre verrouille le cadre territorial

Le 23 septembre 2026, 395 sièges sont en jeu à la Chambre des représentants. Le dépôt des candidatures s’est achevé le 9 septembre, après l’enregistrement de 1 850 listes et 7 288 candidatures sur l’ensemble des circonscriptions locales et régionales. La campagne officielle a commencé le 10 septembre et s’achève le 22 septembre. Les circonscriptions extérieures, elles, n’existent pas dans cette architecture.

Les Marocains résidant à l’étranger ne sont pas totalement exclus du vote. Ceux qui sont inscrits sur les listes électorales peuvent participer dans leur circonscription de rattachement, au Maroc, ou passer par procuration. L’administration a d’ailleurs mis en avant une procédure électronique, E-Procuration, pour faciliter ce mécanisme. Mais le principe reste le même : la diaspora vote à distance du lieu où elle vit, sans pouvoir choisir directement un député qui la représente depuis l’étranger.

Le contraste est d’autant plus visible que le ministère de l’Intérieur a déjà organisé l’ossature du scrutin dans le détail. Les listes sont territoriales. Les sièges sont territoriaux. La représentation reste donc arrimée à la géographie interne du royaume, pas à la géographie réelle des vies de millions de Marocains installés hors du pays.

Un vieux débat, jamais tranché

Le dossier n’est pas nouveau. La Constitution de 2011 reconnaît, dans son article 17, le droit des Marocains résidant à l’étranger de voter et de se porter candidats. Mais le texte renvoie à la loi pour fixer les modalités concrètes. Autrement dit, le principe est là, mais son application politique reste inachevée.

Le Maroc avait déjà connu une forme de représentation extérieure entre 1984 et 1992, avec cinq députés élus dans des circonscriptions établies hors du territoire national. Depuis, ce schéma n’a pas été rétabli. En 2005 déjà, le roi Mohammed VI avait annoncé l’idée de circonscriptions législatives à l’étranger. Vingt et un ans plus tard, la promesse n’a pas été traduite dans les urnes.

Les partis ont, à plusieurs reprises, tenté de rouvrir le débat. En 2021, l’Istiqlal avait plaidé pour une participation directe depuis les pays de résidence. D’autres formations ont ensuite défendu une liste dédiée ou des circonscriptions extérieures. Mais le choix retenu par l’État a été différent : favoriser l’élection de candidats issus de la diaspora dans les circonscriptions ordinaires, sans créer de mandat spécifique.

Le poids économique des MRE rend le décalage plus visible

Les chiffres donnent la mesure du décalage. Selon l’Office des changes, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont atteint 122,023 milliards de dirhams en 2025, contre 118,979 milliards un an plus tôt. À fin juillet 2026, ils s’élevaient déjà à 74,788 milliards de dirhams, en hausse de 8,1 % par rapport à la même période de 2025. Ces flux alimentent la balance des paiements et soutiennent la consommation de nombreux ménages.

Le royaume sait aussi mobiliser ces ressortissants sur le plan logistique. L’opération Marhaba 2026 a accueilli 4 137 594 Marocains résidant à l’étranger entre le 10 juin et le 15 septembre, selon un bilan relayé cette semaine, avec des pointes de fréquentation très élevées dans les ports et aéroports. Là encore, l’État démontre une capacité d’organisation remarquable. Mais cette efficacité ne se traduit pas en droit politique équivalent.

Cette asymétrie est au cœur du débat. Les MRE sont sollicités pour leurs transferts, leur expertise, leurs investissements et leur rôle d’image. En retour, leur agenda propre reste peu visible dans l’arène électorale : fiscalité, retraites, successions, enseignement linguistique, services consulaires, reconnaissance des parcours de vie transnationaux. C’est là que l’absence de siège réservé devient plus qu’un détail institutionnel.

Une réforme institutionnelle annoncée, mais pas encore incarnée

Le discours royal du 6 novembre 2024 a relancé la séquence. Il a annoncé une refonte du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, le CCME, et la création d’une Fondation Mohammedia des Marocains résidant à l’étranger. L’idée est de rationaliser les missions dispersées entre plusieurs structures et de donner un bras opérationnel plus clair à la politique publique envers la diaspora. Mais, à la veille du scrutin, le dispositif n’a pas débouché sur une représentation élective nouvelle.

Le CCME reste un organe consultatif. La Fondation annoncée doit, selon les éléments disponibles, venir coordonner l’action publique. Cela peut améliorer l’accompagnement administratif, culturel ou économique. Cela ne remplace pas un mandat parlementaire. Et cela ne règle pas la question de fond : qui porte, au sein de l’institution législative, les intérêts spécifiques d’un Marocain de Bruxelles, de Montréal, de Madrid ou de Turin ?

Pour l’Afrique du Nord, le sujet a une portée plus large. Les mobilités sont intenses, les familles sont transnationales, les économies locales dépendent souvent des virements venus de l’extérieur. Dans ce contexte, le Maroc montre un modèle hybride : très ouvert à la circulation des personnes, très structuré pour capter leurs apports, mais encore prudent lorsqu’il s’agit de leur donner un poids institutionnel autonome. La question ne disparaîtra pas après le 23 septembre. Elle reviendra avec la prochaine réforme électorale, le prochain bilan des transferts et, surtout, la prochaine génération de Marocains nés hors du royaume.