Une usine de plus, mais surtout une bataille pour la matière première

À Yamoussoukro, la croissance de l’industrie du cajou ne se joue plus seulement sur les machines. Elle se joue désormais sur la capacité à attirer, stocker et tracer les noix brutes, dans un pays qui veut garder davantage de valeur sur son sol. Le nouveau projet porté par Dorado s’inscrit dans cette logique : transformer plus près des champs, employer localement, et sécuriser des volumes dans une filière devenue stratégique pour la Côte d’Ivoire.

Le contexte national est clair. La Côte d’Ivoire reste le premier producteur mondial de noix de cajou brute, avec plus de 1,5 million de tonnes en 2025 selon le gouvernement. La transformation locale progresse aussi, mais elle reste en deçà du potentiel affiché par la récolte nationale. Abidjan affiche désormais l’ambition de porter ce taux au-delà de 50 % d’ici 2030, alors qu’il s’élevait autour de 43 % en 2025. Dans la logique de la CEDEAO, cette montée en gamme compte pour l’emploi, la balance commerciale et la souveraineté industrielle.

Ce que prépare Dorado à Yamoussoukro

Le projet concerne Dorado FZCO, holding immatriculée aux Émirats arabes unis et contrôlée à 90 % par Venkatesan Rajkumar et à 10 % par Vigneshwar Rajkumar. Son véhicule ivoirien, Bluejay Nuts SARL, doit porter la nouvelle usine de Yamoussoukro. Le dossier soumis à l’IFC prévoit un investissement total de 18 millions de dollars, dont 15 millions sous forme de prêt et 3 millions de fonds propres. La divulgation officielle du projet date du 30 juillet 2026 et son statut est resté “en attente d’approbation” lors de la mise à jour du 31 juillet 2026.

La future unité doit sortir de terre dans la capitale politique ivoirienne, sur un site de 5,43 hectares. Sa capacité annoncée est de 50 000 tonnes par an. Le projet inclut aussi un entrepôt de 30 000 tonnes et une installation solaire en toiture de 2,5 MW. Le calendrier communiqué vise une mise en service au premier trimestre 2027. Pour l’IFC, l’enjeu dépasse le seul financement : l’institution prévoit aussi un appui technique sur la chaîne d’approvisionnement et la traçabilité.

Ce choix géographique n’est pas anodin. Yamoussoukro s’inscrit déjà dans la carte ivoirienne de la transformation agro-industrielle. Le gouvernement y a inauguré le Centre d’innovations et de technologies de l’anacarde en 2020. Le même État a aussi encouragé l’implantation d’usines à Toumodi, Oussou et dans d’autres zones de production. L’idée est simple : rapprocher l’outil industriel des bassins agricoles pour réduire les coûts logistiques et capter une part plus grande de la valeur ajoutée.

Approvisionnement, emplois et montée des rapports de force

Le vrai test n’est toutefois pas la construction. C’est l’alimentation régulière des lignes de production. Dorado affirme déjà traiter des volumes importants à Toumodi, où son usine inaugurée en 2022 a été annoncée à 60 000 tonnes par an avant d’être portée par l’IFC à 120 000 tonnes. Avec la nouvelle unité, le groupe revendique une capacité combinée d’au moins 170 000 tonnes en Côte d’Ivoire. Cela place la question de l’achat des noix au centre du modèle économique.

Le pays fournit un terrain favorable, mais très concurrentiel. La production nationale a atteint 1 225 935 tonnes en 2023, selon les données ouvertes du gouvernement, et elle a franchi 1,5 million de tonnes en 2025 selon l’exécutif. Dans le même temps, la part destinée à la transformation locale a grimpé à 659 579 tonnes en 2025, contre 344 026 tonnes en 2024. Autrement dit, les usines se multiplient plus vite que jamais, mais elles se disputent une matière première qui reste saisonnière, dispersée et très sensible aux prix offerts aux producteurs.

Cette tension explique les contrats passés en amont avec des coopératives et des agrégateurs, ainsi que la multiplication des entrepôts à Bondoukou, Bouaké et Toumodi. Pour les transformateurs, le défi n’est plus seulement industriel. Il devient commercial et territorial. Il faut convaincre les producteurs, sécuriser les flux, et éviter que la noix brute ne parte vers d’autres circuits plus rapides ou mieux rémunérés. Pour les coopératives, en revanche, cette concurrence peut améliorer le pouvoir de négociation, à condition que la traçabilité ne reste pas théorique.

Le dossier a aussi une dimension sociale. En Côte d’Ivoire, les usines de cajou créent des emplois féminins et jeunes dans les zones intérieures, loin d’Abidjan. Le gouvernement revendique près de 20 000 emplois directs dans la filière, avec une forte présence des femmes. Le projet de Yamoussoukro s’inscrit donc dans une géographie économique plus équilibrée, où les villes de l’intérieur cherchent à capter davantage d’activités formelles. C’est un enjeu concret pour les ménages ruraux, les transporteurs, les collecteurs et les petites structures coopératives qui font vivre la chaîne.

Une filière ivoirienne qui pèse déjà au niveau continental

Au-delà de la Côte d’Ivoire, le projet dit quelque chose de la trajectoire africaine du cajou. Le continent exporte encore beaucoup de noix brutes, mais les marges les plus fortes restent dans l’usinage, le tri, l’amande et les sous-produits industriels comme le CNSL, une huile extraite des coques. Dorado dit déjà disposer à Toumodi d’une unité capable de valoriser ces coques, et prévoit d’ajouter une unité biomasse d’ici 2028. Cette logique d’intégration verticale est celle que recherchent de plus en plus d’États africains : exporter moins de matière brute, vendre plus de produits semi-finis et créer des emplois industriels sur place.

La portée régionale est nette. Si les capacités de transformation continuent d’augmenter en Côte d’Ivoire, la concurrence pour les récoltes pourrait se durcir avec les pays voisins producteurs, tandis que les standards de traçabilité deviendront plus exigeants. La CEDEAO et les dispositifs continentaux de commerce doivent alors compter avec un fait simple : la valeur se déplacera vers les territoires capables de transformer, financer et certifier. Pour Yamoussoukro, le projet Dorado n’est donc pas une simple usine de plus. C’est un signal de plus dans la recomposition d’une filière ouest-africaine qui cherche à garder davantage de richesse au plus près des producteurs.