Un changement de mains qui dépasse la seule galaxie du pagne

Quand une entreprise textile change d’actionnaire majoritaire, ce n’est pas seulement une affaire de finance. En Côte d’Ivoire, c’est aussi un sujet de filière, d’emplois, d’approvisionnement en coton et de souveraineté industrielle. Le basculement de contrôle d’Uniwax vers la Compagnie ivoirienne de coton (COIC) s’inscrit précisément dans cette logique, à un moment où la filière cotonnière cherche à se redresser et à sécuriser ses débouchés.

Le dossier arrive dans un environnement économique très concret : au nord du pays, les producteurs veulent des prix stables et des usines qui tournent ; à Abidjan, les industriels veulent des relais solides ; et sur la BRVM, la Bourse régionale des valeurs mobilières, les opérations de seuil sont scrutées pour mesurer les changements de contrôle. Cette bascule est donc à la fois industrielle, boursière et agricole.

Ce que disent les documents de marché

Le 10 février 2026, Uniwax a annoncé un accord de cession portant sur la totalité des actions détenues par le groupe Vlisco via ses entités FRAGECI, CFCI et Vlisco B.V. Le paquet concerné représentait 15 millions d’actions sur 20,75 millions, soit 72,29 % du capital et des droits de vote. Le transfert devait être réalisé au profit de la COIC, avec une période de transition pendant laquelle l’équipe dirigeante restait en place.

Les déclarations de franchissement de seuil publiées le 18 septembre ont ensuite matérialisé l’opération. Elles indiquent que COIC détient désormais 15 millions d’actions Uniwax, soit 72,29 % du capital et des droits de vote. Dans le même temps, les sociétés du groupe Vlisco ont déclaré la cession de leurs participations. Le prix de la transaction n’a pas été communiqué.

Le mécanisme est classique sur un marché organisé : il s’agit d’une opération de gré à gré, hors marché, suivie des formalités réglementaires. La BRVM a d’ailleurs publié le communiqué lié à cette cession dans son bulletin officiel du 11 février 2026, ce qui confirme le caractère boursier et public de l’opération.

COIC, Uniwax et la logique de filière

La Compagnie ivoirienne de coton n’est pas un nouvel entrant anodin. Elle opère dans la filière coton en Côte d’Ivoire, un secteur structuré autour de plusieurs sociétés cotonnières, de l’interprofession INTERCOTON et d’organisations professionnelles comme APROCOT-CI. Cette présence lui donne une lecture directe de la production, de l’égrenage, de la qualité de la fibre et des débouchés industriels.

Pour la filière, l’intérêt est évident : mieux articuler la chaîne entre la matière première et la transformation locale. En 2025-2026, les sociétés cotonnières ivoiriennes ont remis la transformation locale et la qualité au centre de leurs priorités, tandis que le gouvernement a maintenu le prix d’achat du coton graine à 310 FCFA le kilo pour le premier choix et 285 FCFA pour le second. Cela montre qu’au-delà de la propriété d’une usine de wax, la bataille porte sur la valeur ajoutée captée dans le pays.

Ce point compte pour les producteurs du Nord, mais aussi pour les salariés et pour le marché formel à Abidjan. Si la COIC intervient directement dans la gouvernance d’Uniwax, elle peut rapprocher les décisions industrielles des réalités amont : disponibilité du coton, qualité de la fibre, cadence de production et compétitivité face aux importations de textiles finis. La question n’est donc pas seulement qui possède l’entreprise, mais quel modèle industriel va l’emporter.

Ce que cela dit de l’économie ivoirienne et de la région

Uniwax reste un actif symbolique dans le paysage textile ivoirien. L’entreprise est historiquement identifiée à la fabrication et à la commercialisation du wax, un segment qui dialogue avec les habitudes de consommation urbaines en Côte d’Ivoire et dans plusieurs marchés ouest-africains. Lorsque son contrôle change, le signal envoyé dépasse le seul actionnariat : il touche aux ambitions de transformation locale et à la capacité du pays à garder davantage de valeur dans ses chaînes productives.

Cette reprise de contrôle par un acteur ivoirien intervient aussi dans un contexte régional où la production cotonnière évolue de manière contrastée. La BCEAO indiquait en mars 2026 une progression de la production de coton graine dans l’Union monétaire, mais avec un recul en Côte d’Ivoire de 10,4 % par rapport à la campagne précédente. Autrement dit, le pays cherche à consolider une filière stratégique au moment même où la région avance à des rythmes différents selon les États.

Pour Abidjan, l’enjeu est de transformer une opération capitalistique en levier industriel. Pour les producteurs, il s’agit d’obtenir des débouchés plus lisibles. Pour les salariés, il faudra observer si la transition annoncée protège l’emploi et la continuité de l’outil de production. Et pour la BRVM, cette opération rappelle qu’un changement d’actionnaire majoritaire dans une société cotée n’est jamais neutre : il redessine les rapports de force, les priorités de gestion et la place du capital local dans l’industrie manufacturière.

Il faudra maintenant surveiller la suite réglementaire, la nomination effective des organes de gouvernance et la manière dont COIC entend articuler coton, textile et marché. C’est là que se jouera la portée réelle de l’opération : non dans l’annonce elle-même, mais dans sa capacité à soutenir une filière ivoirienne qui veut produire davantage, transformer plus près du champ et peser davantage dans l’économie de la sous-région.