À Cotonou, la régulation des actifs numériques quitte le terrain des promesses pour entrer dans celui des choix publics

Dans l’UEMOA, les actifs numériques ne sont plus un sujet réservé aux technophiles. Ils touchent déjà les paiements, la trésorerie des entreprises, le financement et la circulation de la valeur. C’est pour cela que Cotonou s’apprête à devenir, le 25 novembre 2026, un point de rencontre entre banques centrales, régulateurs, fintechs et experts de la conformité. Le Bénin, dont la capitale est Porto-Novo, s’affirme ainsi comme une place utile pour une discussion qui dépasse largement le seul secteur des crypto-actifs.

Le cadre régional compte. L’UEMOA réunit huit États, dont le Bénin, autour d’une monnaie commune et d’un espace économique intégré. La BCEAO, qui pilote la stabilité monétaire dans l’Union, a déjà placé les crypto-actifs et les innovations numériques au cœur de ses travaux en 2026, en appelant à une approche concertée des banques centrales. Dans le même temps, la CEDEAO poursuit ses réflexions sur le cadre juridique de l’économie numérique et sur la future monnaie unique ECO, annoncée comme un objectif de 2027. Autrement dit, l’écosystème ouest-africain avance sur plusieurs fronts à la fois.

Ce que Cotonou doit mettre sur la table

La conférence prévue à Cotonou veut surtout clarifier une question simple : comment encadrer des usages qui se diffusent plus vite que les règles ? Les stablecoins, les réseaux blockchain et la tokenisation servent déjà à transférer de la valeur, à régler des transactions et à mobiliser des capitaux. Dans une zone monétaire comme l’UEMOA, ces usages soulèvent en même temps des enjeux de souveraineté, de protection des utilisateurs, d’intégrité financière et de dépendance à des infrastructures situées hors du continent.

Le rendez-vous doit donc réunir des acteurs qui ne se croisent pas toujours autour d’une même table : autorités publiques, cellules de renseignement financier, banques, infrastructures de paiement, entreprises technologiques, investisseurs et chercheurs. L’idée n’est pas seulement de commenter un marché encore mouvant. Il s’agit de préparer des décisions, de répartir les responsabilités, de renforcer les capacités et de produire des livrables capables de survivre au jour de la conférence. Cette logique d’exécution rejoint les chantiers déjà engagés par la BCEAO, qui a mis en place des travaux préparatoires sur la fintech dans l’Union.

Le premier enjeu est juridique et fiscal. Dans l’UEMOA, la monnaie électronique, elle, est déjà encadrée : son émission dépend d’une autorisation de la BCEAO pour les autres structures que les établissements agréés. Les actifs numériques, eux, restent plus difficiles à classer, car ils peuvent servir d’instrument d’épargne spéculative, d’outil de paiement, de support de financement ou de représentation numérique d’actifs réels. La discussion de Cotonou devra donc distinguer ce qui relève de l’innovation utile, de l’activité financière réglementée et du simple risque pour l’épargnant.

Le deuxième enjeu concerne la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Les autorités ouest-africaines savent que la blockchain n’efface pas les traces : elle les déplace et exige d’autres méthodes d’analyse. D’où l’importance, pour les superviseurs et les cellules de renseignement financier, de partager des outils de traçabilité, de cartographier les flux et de mieux identifier les intermédiaires. En Afrique de l’Ouest, le Parlement de la CEDEAO a déjà estimé qu’il existait un fort besoin de réguler l’usage des cryptomonnaies dans l’espace communautaire. Cotonou s’inscrit dans cette continuité, mais avec une approche plus technique que déclarative.

Le troisième enjeu est opérationnel. La conservation des actifs, la gestion des clés, la sécurité des contrats intelligents et la réponse aux incidents sont devenues des sujets de sécurité financière à part entière. Une plateforme de crypto-actifs peut être attaquée, fraudée ou bloquée. Une erreur humaine peut suffire à provoquer une perte irréversible. Pour les banques comme pour les fintechs, cela change la hiérarchie des priorités : la cybersécurité n’est plus un accessoire de communication, mais une condition d’existence.

Une affaire béninoise, mais aussi un test pour toute l’Afrique de l’Ouest

Le choix de Cotonou n’est pas anodin. Le Bénin occupe une place singulière dans l’espace UEMOA : pays côtier, plateforme commerciale, économie très connectée aux flux régionaux, il a intérêt à ce que les paiements transfrontaliers deviennent plus fluides et moins coûteux. La capitale politique du pays est Porto-Novo, mais Cotonou concentre une partie majeure des activités économiques et logistiques. Dans ce contexte, accueillir une conférence de ce niveau revient à associer la régulation des actifs numériques à la vie concrète du commerce, des transferts et des services financiers.

La portée régionale est immédiate. Si les autorités de l’UEMOA parviennent à construire un langage commun sur les crypto-actifs, elles pourront réduire les écarts d’interprétation entre pays membres, éviter les arbitrages réglementaires et mieux protéger les utilisateurs. Elles pourront aussi relier la question des actifs numériques aux chantiers déjà ouverts sur l’interopérabilité des services financiers numériques, un sujet que la BCEAO a porté dès 2019. C’est ce lien entre infrastructures, supervision et innovation qui donnera du poids ou non aux discussions de Cotonou.

À l’échelle continentale, le débat dépasse la seule UEMOA. Le continent africain cherche encore le bon équilibre entre ouverture à l’innovation, sécurité des épargnants et maîtrise des flux. La multiplication des monnaies numériques privées, la progression des paiements transfrontaliers et la montée des projets d’intégration économique obligent les États à arbitrer plus vite. Cotonou pourrait donc servir de laboratoire utile : non pas pour proclamer une vérité définitive sur les actifs numériques, mais pour montrer comment une union monétaire africaine peut bâtir sa propre doctrine, avec ses institutions, ses contraintes et ses priorités.

Le rendez-vous du 25 novembre sera donc surveillé au-delà des acteurs du secteur. Ce qui comptera, ce ne seront pas seulement les panels ou les démonstrations techniques, mais la capacité à produire un cap commun pour la régulation, la supervision et l’expérimentation encadrée. Dans une zone où la monnaie commune est au cœur de l’intégration, la question n’est plus de savoir si les actifs numériques vont compter. Elle est de savoir selon quelles règles, et sous quelle responsabilité publique.