Le panier de courses, premier juge de campagne

Au Maroc, les promesses de développement ne se mesurent pas seulement aux grands chantiers. Elles se lisent aussi au marché, à la caisse d’une pharmacie, ou dans le loyer qui grimpe plus vite que les salaires. À l’approche des législatives du 23 septembre 2026, le pouvoir d’achat s’est imposé comme la question qui rassemble les colères diffuses et les attentes concrètes.

Ce déplacement du débat n’est pas anodin. Il intervient dans un Royaume où la campagne électorale a été officiellement ouverte le 10 septembre et encadrée par le ministère de l’Intérieur, dans un calendrier fixé de longue date pour l’élection des membres de la Chambre des représentants. À Rabat, capitale politique du Maroc, les partis savent que la bataille ne se joue plus seulement sur les équilibres parlementaires, mais sur la crédibilité de leurs réponses au coût de la vie.

À Rabat, le PAM mise sur le pouvoir d’achat

Dans cette séquence, le Parti Authenticité et Modernité, l’un des principaux partis du pays, a choisi d’installer la question du revenu réel au cœur de sa campagne. Fouzi Lekjaa, membre du bureau politique du parti, a présenté à Rabat puis dans plusieurs villes un programme centré sur les prix des produits de première nécessité, la formalisation de l’économie et l’amélioration des conditions de vie. Le parti avance un plan chiffré à 350 milliards de dirhams sur cinq ans, de 2027 à 2031, soit environ 70 milliards par an.

Le message est clair : réduire la pression des intermédiaires, raccourcir les circuits de distribution et donner davantage de visibilité aux ménages. Le PAM affirme avoir identifié des sources de financement sans hausse d’impôts pour les citoyens. Dans sa communication de campagne, le parti insiste aussi sur l’éducation, l’emploi et la protection sociale, trois domaines où la promesse politique est jugée à l’aune des résultats visibles et non des slogans.

À Larache, Zineb El Simou, tête de liste locale du PAM, a, de son côté, relié pouvoir d’achat et condition féminine. Son argument touche un point sensible du marché du travail marocain : dans de nombreux foyers, le revenu des femmes stabilise le budget domestique. Le débat dépasse donc la simple hausse des prix. Il concerne aussi l’accès à l’emploi, aux transports, à la garde des enfants et à des politiques publiques qui permettent de travailler sans fragiliser davantage la cellule familiale.

Une campagne sous pression sociale

Le contexte économique explique cette focalisation. La Banque mondiale note que l’inflation au Maroc est retombée à 0,8 % en 2025, après le choc des années précédentes, mais elle souligne aussi que le pays reste traversé par des fragilités structurelles : vulnérabilité agricole, tensions sur l’emploi et besoins persistants en services publics. Dans son diagnostic, l’institution relève que les ménages ont continué à se plaindre de la hausse des prix alimentaires et de la dégradation de certains services, surtout l’éducation.

Cette toile de fond donne un relief particulier au discours électoral. Une partie de la population urbaine subit encore le coût du logement, des transports et des produits de base. Dans les régions rurales, l’enjeu passe aussi par l’accès aux soins, aux routes et à des revenus plus réguliers. Le même mot d’ordre, « pouvoir d’achat », ne recouvre donc pas les mêmes urgences selon que l’on vit à Rabat, à Casablanca, à Larache ou dans une province intérieure.

Le calendrier politique se lit aussi à travers le souvenir récent des mobilisations de la jeunesse, apparues en 2025 autour de la santé, de l’éducation, de l’emploi et de la corruption. Plusieurs analyses et reportages ont montré qu’une partie des jeunes Marocains ne se reconnaît plus dans une croissance qui n’améliore pas assez vite leur quotidien. Cette pression sociale oblige les partis à parler concret : prix, salaires, services, mobilité sociale.

Ce que ce scrutin peut changer

Sur le plan institutionnel, les législatives du 23 septembre doivent renouveler la Chambre des représentants et donner une première lecture politique des attentes nées de la dernière mandature. Les autorités ont déjà détaillé les règles de dépôt des candidatures, le contrôle de la campagne et les mécanismes de suivi électoral. Le message officiel est celui d’un scrutin encadré et préparé, dans un Maroc qui veut montrer une continuité institutionnelle tout en gérant une demande sociale plus exigeante.

Pour les partis, l’enjeu est double. Il faut convaincre les électeurs qu’ils ont compris le malaise du quotidien. Il faut aussi prouver qu’ils peuvent agir sur des leviers réels : circuits de distribution, fiscalité, emploi formel, protection sociale, arbitrages budgétaires. Le débat n’est donc pas seulement social. Il est aussi économique. Réduire les intermédiaires, mieux cibler les aides et formaliser davantage l’économie peuvent améliorer la lisibilité des prix, mais ces réformes demandent du temps et une capacité d’exécution que les électeurs regarderont de près.

À l’échelle nord-africaine, le cas marocain rappelle une tendance plus large : les scrutins deviennent des tests de crédibilité sociale autant que des concours d’organisation politique. Dans un espace régional où les ménages font face à l’inflation importée, aux tensions sur l’emploi et aux attentes en matière de services publics, la campagne marocaine sert de baromètre. Elle dira si les partis savent encore transformer une colère sur la vie chère en programme lisible, ou si les électeurs demanderont, cette fois, des résultats plus que des promesses.