Un ancien visage de la transition revient dans le débat burkinabè

Au Burkina Faso, les silences politiques ne durent jamais vraiment. Ils se brisent souvent au moment où la guerre, la gouvernance et la souveraineté se croisent de nouveau dans le même espace public.

C’est dans ce décor que Yacouba Isaac Zida a repris la parole après plusieurs années de retrait visible. L’ancien chef de la transition de 2014-2015, resté en marge du débat national, a accordé un entretien en septembre 2026 où il livre une lecture critique de la ligne suivie par le pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré. La publication a été relayée par son propre site et reprise par plusieurs médias burkinabè et africains, ce qui confirme qu’il ne s’agit pas d’une rumeur de réseaux sociaux, mais d’une prise de position politique assumée.

Le moment est sensible. Le Burkina Faso reste engagé dans une crise sécuritaire profonde, tandis que le pouvoir de Ouagadougou mise sur une réponse militaro-politique de longue haleine. En parallèle, le pays a quitté la CEDEAO, le 29 janvier 2025, avec le Mali et le Niger, et s’inscrit désormais plus fermement dans l’architecture de l’Alliance des États du Sahel, créée par les trois régimes sahéliens pour afficher une coopération autonome.

Ce que Zida dit, et ce que cela révèle

Dans cet entretien, Yacouba Isaac Zida ne nie pas les efforts des forces burkinabè. Il salue leur montée en puissance, mais refuse de réduire la crise à une logique strictement militaire. Il plaide pour une mobilisation simultanée des leviers politiques, sociaux, communautaires et diplomatiques. Son message est clair : la lutte contre les groupes armés ne peut pas reposer sur les armes seules. Cette idée prolonge une ligne souvent portée par des chercheurs et des acteurs de terrain au Sahel, qui rappellent que le renseignement, la circulation de l’information locale et la relation avec les communautés comptent autant que le rapport de force.

Sur la présence russe au Sahel, l’ancien homme fort de la transition pose une formule destinée à marquer les esprits : la souveraineté ne consiste pas à choisir une dépendance plutôt qu’une autre. Il défend au contraire l’idée d’un État capable de ne dépendre de personne. Cette formule résonne dans un pays où le discours officiel associe désormais souveraineté, redéploiement national et diversification des partenariats, notamment depuis la rupture avec la France et la recomposition régionale autour de l’AES.

Le retour de Zida dans l’espace public prend aussi une dimension institutionnelle. Il ne se contente pas d’émettre des réserves sur la stratégie sécuritaire. Il rappelle qu’aucun civil ne devrait être privé de liberté en dehors des procédures légales, une remarque qui vise implicitement la multiplication des cas d’enlèvements dénoncés dans le débat burkinabè. Là encore, le propos n’est pas anecdotique. Il touche à la frontière entre la guerre menée au nom de l’État et l’État de droit que les autorités disent vouloir préserver.

Sur le cas de Paul-Henri Sandaogo Damiba, ex-président de la transition renversé en septembre 2022 puis extradé du Togo vers le Burkina Faso en janvier 2026, Zida choisit une prudence de juriste : il revient à la justice d’établir les faits sur la base de preuves et d’une procédure régulière. Cette formulation est importante, car elle s’écarte des procès politiques expéditifs tout en laissant le champ à la justice burkinabè. L’extradition de Damiba a été confirmée par le gouvernement togolais, par Ouagadougou et par l’Agence d’information du Burkina.

Un débat qui dépasse la seule personne de Zida

La sortie de l’ancien lieutenant-colonel gêne une partie des soutiens du régime. Des campagnes de dénigrement ont circulé sur les réseaux sociaux, avec des rappels à sa révocation de l’armée pour désertion. Ce type d’attaque montre une réalité politique burkinabè : la légitimité se joue autant dans la bataille des récits que dans les institutions formelles. Celui qui parle trop tôt, trop fort ou au mauvais moment devient vite une cible.

Mais le fond du débat dépasse le seul cas Zida. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré en septembre 2022, le pouvoir burkinabè a durci son discours, renforcé la centralité de l’armée et engagé de nouvelles formes de coopération sahélienne. Les autorités présentent la montée en puissance des forces combattantes comme un signe de reprise en main. Elles affichent aussi des avancées dans la sécurisation, à travers des bilans administratifs et des déplacements répétés du chef de l’État au contact des populations et des forces de terrain.

Pour autant, la question de fond demeure. Le Burkina Faso peut-il restaurer durablement l’autorité de l’État sans réconcilier sécurité, justice et confiance civile ? C’est là que la parole de Zida prend de la valeur politique. Il rappelle, en creux, qu’une victoire militaire ne suffit pas à refermer une crise de légitimité. Dans un pays où la capitale Ouagadougou reste un centre de décision, mais où de vastes zones rurales vivent encore sous la pression de l’insécurité, l’équation reste incomplète.

Ce que cette prise de position dit de l’Afrique de l’Ouest

À l’échelle régionale, cette séquence confirme la recomposition politique en cours en Afrique de l’Ouest. La sortie effective du Burkina Faso de la CEDEAO, en janvier 2025, a ouvert une nouvelle phase. Elle a réduit le poids de l’organisation ouest-africaine et renforcé la logique de bloc sahélien autour de l’AES. Le Burkina Faso n’écrit donc plus seulement sa crise interne. Il participe à une reconfiguration régionale, avec des effets sur la circulation des personnes, les mécanismes de coopération judiciaire, les relations diplomatiques et les dispositifs sécuritaires.

La parole de Zida s’inscrit aussi dans cette bataille de positionnement. Il ne propose pas un retour au passé. Il pose une question plus large, que beaucoup d’États sahéliens affrontent au même moment : comment reconstruire la souveraineté sans fermer l’espace civique, et comment combattre l’insécurité sans installer une exception permanente ? Le Burkina Faso, déjà engagé dans une guerre longue et dans une transition politique sans calendrier électoral pleinement stabilisé, reste à l’avant-poste de cette interrogation continentale.

Ce qu’il faut désormais surveiller, ce n’est pas seulement la prochaine déclaration d’un ancien dirigeant. C’est la capacité du pouvoir burkinabè à transformer ses gains militaires annoncés en stabilité durable, dans un espace sahélien où chaque prise de parole, chaque extradition et chaque réalignement diplomatique pèse bien au-delà des frontières nationales.