Un front discret, mais décisif, contre l’or qui sort des rivières

En Côte d’Ivoire, l’orpaillage clandestin n’est plus seulement une affaire de sites cachés au fond des forêts. Il touche désormais les fleuves, les terres agricoles, les villages riverains et les circuits de financement qui alimentent l’exploitation. Dans un pays où l’or pèse de plus en plus dans l’économie, la question n’est plus seulement de démanteler des chantiers illégaux, mais de reprendre la main sur une filière devenue diffuse et mobile.

Le sujet a pris une nouvelle ampleur à Yamoussoukro, capitale politique du pays, où un atelier national a réuni les acteurs chargés de la riposte les 4 et 5 septembre 2026. Cet atelier s’inscrivait dans la mise en œuvre de décisions arrêtées auparavant par le Conseil national de sécurité, organe qui pilote les grandes orientations sécuritaires de l’État ivoirien. La réunion du 17 septembre 2026, au Palais présidentiel d’Abidjan, a ensuite donné une traduction opérationnelle à cette ligne dure.

Des pelotons fluviaux à la traque des financeurs

Le gouvernement a décidé de créer vingt et un pelotons de sécurité fluviale pour surveiller en permanence la Comoé, le Bandama, le Cavally et le Sassandra, ainsi que leurs affluents. L’idée est claire : l’exploitation illégale se déplace vite, s’adapte aux contrôles et profite des cours d’eau pour contourner les barrages terrestres. En parallèle, le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal doit renforcer ses brigades, pendant qu’un moratoire de six mois gèle la délivrance de certaines autorisations minières artisanales et semi-industrielles.

Cette inflexion n’est pas symbolique. Le dernier bilan officiel fait état de plus de 8 500 sites déguerpis entre 2021 et le premier semestre 2026, de 4 474 personnes déférées, de plus de 960 millions de francs CFA saisis et d’environ 136 kilogrammes d’or confisqués. Les autorités affirment aussi que 29 des 31 régions du pays sont touchées. Dans le même temps, les services environnementaux signalent une pollution préoccupante des cours d’eau, des difficultés d’accès à l’eau potable et des risques sanitaires pour les populations riveraines.

À court terme, la répression vise donc les excavatrices, les dragues et les laveries clandestines. Mais la nouveauté est ailleurs : la future loi annoncée par Abidjan veut aussi viser la complicité logistique et financière comme infraction autonome. Autrement dit, l’État entend remonter la chaîne jusqu’aux acheteurs, aux fournisseurs d’équipements, aux intermédiaires et à tous ceux qui rendent l’activité rentable. Cette approche répond à un constat souvent répété par les services ivoiriens : la destruction d’un site ne suffit pas quand le réseau économique qui l’alimente reste intact.

Une bataille écologique, sociale et régionale

Le dossier dépasse la seule sécurité. Dans les régions du Nord, de l’Est et du Centre, les effets de l’orpaillage illégal se mesurent déjà dans les champs abîmés, les berges dégradées et les tensions entre usages agricoles, halieutiques et miniers. Le ministère de l’Environnement a aussi relevé, sur d’autres zones touchées, des perturbations de la pêche et une pression accrue sur la sécurité alimentaire. Pour les communautés rurales, cela signifie souvent moins d’eau propre, moins de terres exploitables et davantage d’incertitude économique.

Le gouvernement veut pourtant éviter un face-à-face purement répressif. Les sites dégradés doivent être réhabilités avec l’appui des Travaux à haute intensité de main-d’œuvre, tandis que le Génie militaire est associé à l’effort de restauration. Des activités génératrices de revenus sont également annoncées pour les orpailleurs ivoiriens, avec l’ambition de sortir une partie de cette main-d’œuvre d’une économie clandestine qui emploie, directement ou non, des milliers de personnes dans les zones de départ. En juin 2025, la Banque mondiale rappelait déjà que la Côte d’Ivoire cherche à formaliser son important secteur aurifère informel pour améliorer la sécurité, la traçabilité et les normes environnementales.

Sur le plan continental, le sujet résonne bien au-delà des frontières ivoiriennes. À la COP17 de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, la Côte d’Ivoire a lancé une coalition africaine contre la dégradation des terres liée à l’exploitation minière artisanale illégale. Cette initiative rejoint un mouvement plus large sur le continent : mieux formaliser l’orpaillage, réduire l’usage du mercure, protéger les bassins versants et sécuriser les chaînes d’approvisionnement. L’enjeu est désormais de savoir si le moratoire de six mois, les nouvelles brigades fluviales et la future réforme pénale suffiront à enrayer un système qui, jusqu’ici, s’est déplacé plus vite que les contrôles.