À Koumassi, un déguerpissement devenu affaire d’État
À Abidjan, une opération censée vider un site à risque a fini par soulever une autre question, bien plus large : qui a décidé quoi, au nom de quoi, et avec quelles limites ? Dans la commune de Koumassi, le dossier de Koumassi Campement est désormais moins une simple affaire de démolitions qu’un test de gouvernance foncière, de coordination administrative et de respect des procédures.
Le point est sensible en Côte d’Ivoire, où la pression urbaine sur le sol reste forte dans le Grand Abidjan. La capitale politique est Yamoussoukro, mais le cœur économique et administratif bat à Abidjan, dans un district autonome qui concentre à la fois les investissements, les occupations irrégulières, les risques d’inondation et les tensions sur le foncier. La question n’est donc pas seulement judiciaire. Elle touche aussi à la manière dont l’État arbitre entre sécurité publique, droit de propriété et protection des ménages modestes.
Le 3 juin 2026, plusieurs centaines de familles ont été déguerpies de Koumassi Campement. Le site, situé dans le sud d’Abidjan, a vu ses maisons et commerces détruits par des bulldozers. Le parquet a depuis établi que la zone touchée couvre 6,8 hectares, soit 250 lots répartis sur sept îlots, avec des parcelles de statuts fonciers différents : certaines détenues en pleine propriété, d’autres au nom de l’État, d’autres encore sans titre foncier. Ces précisions comptent, car elles montrent qu’il ne s’agissait pas d’un espace uniforme, mais d’un tissu urbain juridiquement hétérogène.
Ce que dit l’enquête, et ce qu’elle révèle
Le 16 septembre 2026, le procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan, Koné Braman Oumar, a fait le point sur l’enquête. Il a indiqué que 15 autres personnes avaient été entendues depuis l’ouverture de la procédure, le 10 juin 2026, et que d’autres responsabilités présumées étaient apparues au fil des auditions. Parmi les personnes citées figure le gouverneur du district autonome d’Abidjan, Ibrahima Cissé Bacongo, entendu dans le cadre de l’instruction.
Selon les éléments rapportés par le parquet, le gouverneur a expliqué que l’opération s’inscrivait dans le cadre du plan ORSEC, le dispositif national de prévention et de gestion des catastrophes, souvent mobilisé face aux inondations. Il a aussi soutenu que l’intervention visait à libérer les emprises et à démolir des installations irrégulières. Mais le parquet dit avoir relevé la présence de parcelles disposant d’actes de propriété, ce qui complexifie le dossier et impose de distinguer le risque d’occupation anarchique de la situation juridique de chaque lot.
Le même parquet insiste sur un autre point : la présence des forces de l’ordre sur place. D’après lui, c’est le district d’Abidjan qui a requis ce dispositif. Reste à établir dans quel cadre exact cette présence a été mobilisée, et si elle couvrait bien l’ensemble du périmètre concerné. C’est l’une des zones d’ombre de l’affaire, avec des conséquences directes sur la chaîne de responsabilité administrative.
Le cœur judiciaire du dossier repose aussi sur la décision de justice invoquée pour justifier l’opération. Le parquet affirme qu’elle n’autorisait pas de démolition, mais uniquement le déguerpissement de cinq habitations. Autrement dit, l’argument judiciaire avancé sur le terrain ne correspondrait pas à la portée réelle de la décision. C’est un point central, car il sépare une exécution encadrée par le droit d’une opération qui aurait dépassé son fondement légal.
Le principal mis en cause, Alloui Brou Jacques, avait été interpellé le 18 juin 2026 après la diffusion d’une vidéo où il revendiquait les destructions. Le parquet indique qu’il a été placé sous mandat de dépôt le 29 juin. L’instruction s’intéresse aussi au rôle d’un député de Gouméré-Tabagne, présenté par le procureur comme ayant joué un rôle déterminant et apporté le principal financement. Là encore, il s’agit d’allégations judiciaires en cours d’examen, pas d’une conclusion définitive.
L’affaire ne s’arrête pas à la salle d’audience. La Haute Autorité pour la bonne gouvernance a déjà ouvert une phase de vérifications documentaires sur le dossier. Elle s’intéresse notamment à l’attribution alléguée de 34 hectares, aux remblayages, au recours à la force publique et aux démolitions. Cette entrée du dossier par l’angle de la probité est importante. Elle montre que la question n’est pas seulement foncière ou sociale. Elle touche aussi à l’usage des ressources publiques, à la transparence des actes et au contrôle des décisions locales.
En toile de fond, la saison des pluies rend le sujet encore plus sensible. Les autorités ivoiriennes ont rappelé, à partir de juillet 2026, la nécessité de déplacer les populations situées dans des zones à risque, avec appui logistique et financier. Le gouvernement a aussi annoncé un accompagnement pour les ménages concernés par les déguerpissements du District d’Abidjan. Ce cadrage public vise à répondre à une réalité urbaine connue : dans une ville où les risques d’inondation cohabitent avec la densité du bâti, l’assainissement devient une politique de sécurité. Mais sans procédure claire, il peut aussi produire de nouveaux sinistres sociaux.
Pour les familles, l’enjeu est concret et immédiat : logement, scolarité, activité économique, accès aux services de base. Pour les autorités, il s’agit de démontrer qu’un déguerpissement peut se faire avec méthode, compensation et traçabilité. Pour les élus locaux et les responsables administratifs, le dossier pose une question de responsabilité politique. Une décision prise au nom de l’ordre urbain peut-elle ignorer les titres, les décisions de justice et les voies de recours ?
À l’échelle nationale, l’affaire dit quelque chose de la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui : un pays qui construit, se densifie et cherche à mieux encadrer son expansion urbaine, mais où le foncier demeure l’un des terrains les plus exposés aux conflits. À l’échelle ouest-africaine, le signal est également clair. Dans plusieurs capitales de la CEDEAO, la croissance urbaine, la pression immobilière et les risques climatiques créent la même équation : sécuriser les villes sans fragiliser davantage les ménages. C’est là que se joue la crédibilité de l’action publique.
La suite dépendra des auditions, des pièces versées au dossier et des éventuelles demandes adressées aux institutions concernées. Mais une chose est déjà établie : à Koumassi Campement, le débat n’est plus seulement celui d’un déguerpissement. C’est désormais celui de la manière dont l’État ivoirien trace la frontière entre urgence urbaine et légalité.