À Conakry, la ligne entre régulation et sanction se referme
En Guinée, un mot peut désormais suffire à fermer un écran. Dans un pays où les médias travaillent sous surveillance étroite, la bataille ne porte plus seulement sur l’information diffusée, mais sur le vocabulaire autorisé pour parler du pouvoir.
La décision prise à Conakry s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis la prise du pouvoir par Mamadi Doumbouya le 5 septembre 2021, puis son investiture comme président en janvier 2026 après l’élection de décembre 2025, les équilibres politiques guinéens ont été profondément redessinés. La Guinée reste membre de la CEDEAO, l’organisation ouest-africaine qui a accompagné la transition, puis levé ses sanctions après le retour à l’ordre constitutionnel acté au début de 2026.
Ce que la HAC a décidé, et pourquoi
Jeudi 17 septembre 2026, la Haute autorité de la communication a interdit avec effet immédiat la diffusion de France 24 sur l’ensemble du territoire guinéen. Le régulateur a révoqué l’autorisation de la chaîne et retiré les accréditations de ses correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs. Il a aussi demandé le blocage de ses accès numériques et la fin de sa reprise par les distributeurs locaux, selon les comptes rendus concordants publiés à Conakry et à Dakar.
La mesure fait suite à une mise en demeure envoyée la veille. Au cœur du différend, la HAC reproche à la chaîne l’emploi d’un qualificatif jugé offensant pour désigner Mamadi Doumbouya, présenté à l’antenne comme un « président putschiste ». Le régulateur affirme que la direction de France 24 n’a pas appliqué sa demande de retrait du terme. Une source citée par l’AFP et relayée dans plusieurs reprises de la décision indique pourtant que la chaîne avait présenté des excuses le mercredi 16 septembre, sans éviter la sanction du lendemain.
L’affaire ne sort pas de nulle part. La veille encore, la même institution avait retiré l’accréditation du correspondant de Jeune Afrique, pour des « manquements professionnels » selon les éléments publiés à Conakry. L’enchaînement des deux dossiers, à vingt-quatre heures d’intervalle, montre un durcissement net du rapport entre le régulateur guinéen et les rédactions jugées trop critiques.
La liberté de la presse, la souveraineté et le précédent régional
En Guinée, le débat ne porte pas seulement sur la correction d’un mot. Il touche à la manière dont les autorités veulent encadrer le récit public. Pour le pouvoir, le terme contesté renvoie à la légitimité historique du chef de l’État. Pour les journalistes, le qualificatif renvoie à un fait politique lourd : Mamadi Doumbouya a bien pris le pouvoir par un coup d’État en 2021, avant de se faire élire à la présidentielle de décembre 2025 et d’être investi en janvier 2026. Les deux lectures ne reposent donc pas sur le même angle, mais sur des réalités politiques distinctes.
Cette affaire a aussi une portée concrète pour les Guinéens. À Conakry, l’accès à une information pluraliste dépend largement des grands bouquets télévisés, du numérique et des relais de correspondants locaux. Quand une chaîne internationale est retirée des réseaux de diffusion, la restriction ne touche pas seulement une marque médiatique. Elle réduit aussi les sources disponibles pour les publics urbains, les professionnels, la diaspora connectée et les acteurs économiques qui suivent l’actualité régionale en temps réel.
La Guinée n’est pas isolée sur ce terrain. Au Togo, en juin 2025, la HAAC a suspendu RFI et France 24 pour trois mois. Au Burkina Faso, France 24 a été suspendue en mars 2023 après une interview jugée problématique par les autorités. Au Niger, les deux médias ont aussi été suspendus après le coup d’État de juillet 2023. Dans plusieurs capitales ouest-africaines, le même argument revient : des contenus considérés comme inexacts, tendancieux ou attentatoires aux institutions. Le résultat est souvent le même : un espace médiatique plus étroit et des relations plus tendues entre régulateurs et rédactions internationales.
Mais la comparaison s’arrête là. En Guinée, la séquence intervient après une transition plus longue que prévu, un référendum constitutionnel, une élection présidentielle et une réintégration régionale. Le pouvoir guinéen entend donc montrer qu’il contrôle pleinement son cadre institutionnel. C’est une manière de parler souveraineté, mais aussi de rappeler que l’État fixe désormais les limites du récit public.
Ce que l’on surveillera désormais en Afrique de l’Ouest
Pour la sous-région, l’épisode guinéen dépasse le cas de France 24. Il pose une question plus large : jusqu’où les autorités de régulation peuvent-elles aller lorsqu’elles estiment qu’un média a franchi la ligne ? Dans un espace ouest-africain déjà traversé par les transitions militaires, les tensions électorales et la concurrence entre récits de souveraineté, chaque sanction médiatique devient un signal politique.
La CEDEAO, qui a longtemps servi de cadre de pression sur les transitions de la région, voit ainsi revenir au premier plan une autre question : la place des contre-pouvoirs dans les États qui se disent revenus à l’ordre constitutionnel. En Guinée, le prochain test ne sera pas seulement judiciaire ou administratif. Il sera aussi politique : savoir si la régulation audiovisuelle demeure un outil de droit, ou si elle devient un instrument de discipline du débat public.
Dans ce contexte, l’affaire France 24 sert de baromètre. Elle montre la sensibilité du pouvoir à la formulation des médias étrangers, mais aussi la fragilité du pluralisme lorsque la régulation se durcit. À Conakry, la question n’est plus seulement de savoir qui parle. Elle est de savoir ce qu’il reste possible de dire, et dans quel cadre.