Dans les villes de Zimbabwe, un téléphone ancien n’est pas seulement un objet dépassé. C’est parfois le seul appareil qui permet encore de passer un appel, de recevoir un message bancaire ou de rester joignable quand la couverture se dégrade. C’est pourquoi l’annonce d’un arrêt progressif de la 3G, puis de la 2G, touche un sujet plus large que la technique : l’accès réel aux services numériques, du centre de Harare aux zones rurales.

Le débat s’inscrit dans une transition déjà engagée dans toute l’Afrique australe. Les opérateurs investissent davantage dans la 4G et la 5G, pendant que les régulateurs cherchent à moderniser le spectre radio et à améliorer la qualité de service. Au Zimbabwe, l’autorité de régulation des postes et télécommunications, POTRAZ, surveille ce mouvement, tandis que la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, pousse ses membres vers une économie numérique plus intégrée.

Un réseau qui monte en gamme, mais un pays encore inégalement couvert

Econet Wireless Zimbabwe, premier opérateur du pays par le nombre d’abonnés, a annoncé vouloir couper sa 3G d’ici fin décembre 2027, avant une extinction progressive de la 2G. Le groupe explique vouloir libérer de la capacité réseau et accélérer l’investissement dans la 4G et la 5G. L’entreprise dit aussi que seuls une minorité de ses clients restent sur la 3G, mais qu’une partie importante de sa base continue d’utiliser la 2G, notamment dans les zones rurales.

Ce calendrier n’est pas encore une décision de l’État. Il marque toutefois une inflexion majeure, car la fermeture d’un ancien réseau ne dépend pas seulement de l’argument industriel. Elle suppose que les usagers disposent d’appareils compatibles, d’offres abordables et d’une couverture suffisante. Or l’ITU indique que le Zimbabwe reste dans une phase de transition incomplète : en 2025, la 4G/LTE couvrait 58,8 % de la population, la 3G 90,5 %, la 2G 94 % et la 5G seulement 18,9 %. Le taux de pénétration d’Internet atteignait 41,6 %, contre 81,6 % pour la téléphonie mobile.

Ces chiffres rappellent une réalité simple. Beaucoup de Zimbabwéens vivent encore sur des réseaux de transition, pas sur des réseaux de rupture. Dans les centres urbains, la bascule vers la 4G et la 5G avance. Dans les campagnes, elle reste plus lente. L’ITU souligne d’ailleurs, pour l’ensemble de l’Afrique, que la couverture 4G atteignait 71 % en 2024, contre seulement 49 % en zone rurale, avec un écart encore plus fort pour la 5G.

Le vrai test : le prix des téléphones, des forfaits et des usages

La première barrière n’est pas seulement le réseau. C’est le terminal. La Banque mondiale indique qu’en 2024, 82,3 % des femmes adultes au Zimbabwe possédaient un mobile, et que 49,6 % déclaraient que leur téléphone principal était un smartphone. Pour autant, posséder un mobile ne veut pas dire disposer d’un appareil récent ou compatible avec les débits attendus par la 4G et la 5G.

La question du coût pèse lourd. La GSMA rappelle que, en Afrique subsaharienne, le prix médian d’un smartphone d’entrée de gamme est monté à 39 dollars en 2024. L’organisation estime que ce montant représente 26 % du revenu mensuel moyen par habitant, 64 % pour les 40 % les plus pauvres, 87 % pour les 20 % les plus pauvres, 32 % du revenu moyen des femmes et 23 % de celui des hommes. Autrement dit, la modernisation du réseau peut aller plus vite que la capacité des ménages à suivre.

Au Zimbabwe, ce décalage est concret. La Banque mondiale montre que 12,4 % seulement des femmes âgées de 15 ans et plus avaient épargné dans une banque ou via un compte de mobile money en 2024, et que 14,7 % déclaraient posséder une carte de débit. Seules 13,5 % avaient utilisé une carte ou un téléphone pour effectuer un paiement. Le numérique y existe donc déjà, mais il reste partiel, inégal et fortement dépendant du pouvoir d’achat.

Le coût des forfaits compte autant que le coût du téléphone. Un réseau plus rapide encourage des usages plus lourds, comme la vidéo, les réseaux sociaux, les services publics en ligne ou les paiements numériques. Si les offres data restent chères, une partie des usagers risque de rester bloquée sur des usages minimalistes. C’est particulièrement vrai pour les petits commerces, les travailleurs informels et les ménages des périphéries urbaines, où chaque dollar de dépense numérique est arbitré avec d’autres besoins essentiels.

Ce que change la fin de la 2G et de la 3G

La fermeture des anciens réseaux peut améliorer la qualité de service pour les clients déjà équipés. Elle permet aussi de réallouer des fréquences, donc d’augmenter la capacité des réseaux plus récents. Econet dit clairement viser cet objectif. Mais cette efficacité technique ne profite pas automatiquement à tous. Elle avantage d’abord les utilisateurs urbains, les ménages qui peuvent renouveler leurs appareils et les abonnés qui consomment déjà beaucoup de données.

À l’inverse, les détenteurs de téléphones basiques, les personnes âgées, les habitants des zones peu couvertes et les ménages modestes risquent de supporter le coût de la migration. Au Zimbabwe, cette fracture recoupe souvent la géographie et le revenu. Les données ITU et Banque mondiale montrent un pays où le mobile est largement présent, mais où l’usage intensif de l’internet reste limité. Le passage à la 4G et à la 5G ne sera donc inclusif que si l’accès au terminal, à la donnée mobile et à la formation numérique progresse en même temps.

La dimension régionale est importante. En Afrique australe, plusieurs opérateurs accélèrent sur la 5G, mais les réseaux de secours restent utiles dans les espaces ruraux et transfrontaliers. C’est un enjeu pour la SADC, où les flux économiques, les mobilités de travail et les services numériques ne s’arrêtent pas aux frontières. Un retrait trop rapide de la 2G pourrait compliquer la vie des utilisateurs les moins connectés, alors qu’un retrait trop lent freinerait l’investissement dans les réseaux modernes.

Au fond, le débat zimbabwéen dépasse la seule stratégie d’un opérateur. Il pose une question de politique publique : à quel rythme un pays peut-il moderniser son infrastructure sans exclure ceux qui s’appuient encore sur la technologie la plus simple ? La réponse dépendra de la couverture réelle, du prix des terminaux, de l’accès à la donnée et des décisions que prendront bientôt les autorités sur le calendrier de migration. C’est là que se joue la prochaine étape de la transformation numérique à Harare, mais aussi dans les villes secondaires et les zones rurales du pays.