À Kédougou, une maladie que l’on associe souvent aux manuels d’histoire a retrouvé un terrain favorable. Le sujet dépasse pourtant largement le sud-est du Sénégal : il pose une question simple, celle de la solidité réelle des chaînes de vaccination dans les zones frontalières, là où les mobilités sont fortes et les services de santé plus fragiles.

Dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal n’évolue pas seul. Le Mali, la Mauritanie et la Guinée ont aussi signalé des résurgences de diphtérie, tandis que l’Organisation mondiale de la santé souligne que la région africaine fait face à des flambées dans plusieurs pays, avec des poches de sous-vaccination et des systèmes de soins primaires inégaux. La CEDEAO n’est pas directement au cœur de la réponse sanitaire, mais la logique frontalière l’est pleinement : quand les familles circulent, la bactérie circule aussi.

Un foyer d’abord local, puis un signal national

Le dernier point de situation publié par les autorités sanitaires sénégalaises montre une progression rapide. Au 9 septembre 2026, le pays comptait 57 cas confirmés et huit décès. Le 16 septembre, un nouveau point a porté le total à 76 cas et neuf décès, après la confirmation de trente nouveaux cas dans les districts de Saraya, Kédougou et Salémata. En cinq jours, le bilan a donc encore bougé, ce qui confirme une circulation active de la maladie.

Kédougou reste l’épicentre de la riposte. Le district concentre la plus grande part des cas, mais les autorités ont aussi signalé des cas à Dakar, Louga, Thiès, Diourbel, Kaolack, Matam, Kolda et Tambacounda. Autrement dit, l’épidémie ne se limite plus à une seule zone rurale de l’Est ; elle touche désormais des espaces très différents, de la périphérie urbaine de Dakar aux axes de l’intérieur.

La chronologie compte, elle aussi. Les autorités ont indiqué que le premier cas avait été détecté le 1er août 2026, mais qu’une revue rétrospective avait identifié onze cas suspects, tous décédés, survenus entre août 2024 et juillet 2026 à l’hôpital régional de Kédougou. Deux prélèvements post-mortem, réalisés fin juillet et analysés à l’Institut Pasteur de Dakar, ont ensuite confirmé la présence de la diphtérie le 1er août. Ce délai dit quelque chose de la difficulté de diagnostic, dans un contexte où la maladie est devenue moins familière pour une partie du corps médical.

Les manifestations cliniques rappelées par le ministère restent celles d’une infection respiratoire sévère : mal de gorge, fièvre, difficulté à avaler, enrouement, gonflement du cou et, dans les formes graves, formation de membranes grisâtres dans la gorge. La transmission se fait surtout par voie respiratoire, mais peut aussi passer par des objets contaminés. La diphtérie n’est pas une maladie nouvelle ; elle redevient dangereuse quand la vaccination recule par endroits.

Les poches de sous-vaccination, vrai point faible du système

Le chiffre national de couverture vaccinale ne suffit pas à résumer la réalité. Les autorités évoquent un recensement actif des enfants “zéro dose” et des enfants incomplètement vaccinés à Kédougou. À Saraya, 1 140 enfants de 0 à 5 ans n’avaient reçu aucune dose et 1 429 n’étaient pas complètement vaccinés, sur 2 539 enfants recensés. À Kédougou, 214 enfants étaient encore sans aucune dose. À Salémata, seuls deux enfants de moins de cinq ans étaient vaccinés au moment du point signalé par les autorités sanitaires.

Cette situation éclaire le contraste entre les moyennes nationales et les réalités locales. Le Sénégal affiche un niveau de vaccination global qui reste élevé à l’échelle ouest-africaine, mais les écarts territoriaux créent des poches de vulnérabilité. C’est précisément dans ces interstices que les maladies évitables par la vaccination reprennent pied. Les données de l’OMS et de l’UNICEF montrent d’ailleurs que la couverture DTP3 du Sénégal se situe autour de 88 % dans les estimations récentes, ce qui reste insuffisant pour supprimer complètement les angles morts territoriaux.

La réponse publique s’organise autour de plusieurs leviers : recherche active des enfants non ou mal vaccinés, suivi des contacts, traitement prophylactique, approvisionnement en antitoxine et surveillance pendant dix jours. Sur le terrain, les agents de santé travaillent aussi avec les relais communautaires, les chefs de quartier et les “Bajenu Gox”, ces marraines de quartier qui jouent un rôle de médiation sanitaire très concret dans plusieurs localités du pays.

Le défi est d’autant plus net que les districts touchés sont traversés par des mobilités quotidiennes vers le Mali voisin. Le cas d’un enfant de deux ans d’origine malienne, finalement décédé à Tambacounda, illustre cette porosité des parcours de soins et des frontières humaines. Cela ne prouve pas à lui seul une importation systématique, mais cela renforce l’idée d’une circulation régionale de la maladie, au-delà des seuls cadres administratifs nationaux.

Une alerte pour toute la bande sahélienne

Ce qui se joue au Sénégal résonne bien au-delà de Kédougou. L’OMS a signalé en 2025 plus de 23 000 cas suspects de diphtérie dans la Région africaine depuis 2023, avec des flambées notées notamment en Guinée, au Mali, en Mauritanie, au Niger, au Nigéria et au Tchad. L’agence insiste sur un point central : plus de 90 % des cas rapportés surviennent chez des enfants non vaccinés ou insuffisamment vaccinés.

Le problème n’est donc pas seulement médical. Il touche la logistique, la surveillance, la confiance dans les services publics, la continuité du froid vaccinal, la présence d’antitoxine et la capacité à confirmer vite les cas au laboratoire. L’OMS et Africa CDC rappellent aussi que les conflits, les déplacements et la fragilité des soins primaires élargissent les angles morts, surtout dans les zones exposées aux ruptures d’accès.

Pour l’Afrique de l’Ouest, la séquence actuelle rappelle une vérité simple : la santé frontalière ne peut plus être traitée pays par pays. Dans un espace où les familles, les commerçants et les travailleurs circulent en permanence, la surveillance doit être pensée par bassin de mobilité, avec partage rapide des alertes, harmonisation des définitions de cas et coordination des campagnes de vaccination. C’est là que se joue la différence entre un foyer contenu et une flambée régionale.

Au Sénégal, la prochaine étape sera donc moins une annonce qu’une épreuve de tenue dans la durée : retrouver les enfants non vaccinés, couper les chaînes de transmission et éviter que d’autres foyers n’apparaissent hors de Kédougou. La diphtérie ne fait pas de bruit avant de frapper ; la riposte, elle, devra rester visible dans les districts, pas seulement dans les communiqués.