Quand l’or promet un revenu, mais expose à la mort
Dans l’Ouest soudanais, la ruée vers l’or n’a rien d’un récit d’abondance. Elle dit surtout l’effondrement des revenus, la pression de la guerre et l’absence de protection pour ceux qui descendent chaque jour dans des puits artisanaux. Le drame survenu dans le Kordofan, où une mine s’est effondrée, rappelle qu’au Soudan la survie économique se joue souvent dans des sites sans machines lourdes, sans normes de sécurité et sans secours rapides.
Depuis avril 2023, la guerre oppose les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, les FSR, une guerre qui a fragmenté le pays et désorganisé les circuits économiques. Dans ce contexte, l’or est devenu à la fois une ressource, une monnaie d’échange et un instrument de guerre. Le Soudan appartient à l’espace de l’Union africaine et à l’IGAD, l’organisation des pays de la Corne de l’Afrique, mais la crise dépasse le cadre régional : elle alimente un marché transfrontalier où se croisent trafic, sanctions et rivalités militaires.
Ce que l’on sait de l’effondrement dans le West Kordofan
Le 16 septembre 2026, plusieurs sources concordantes ont rapporté l’effondrement d’une mine artisanale d’or dans l’État du West Kordofan, près d’Al-Nuhud. Le bilan a d’abord été donné à au moins 70 morts, puis réévalué à 82 morts par une source locale liée aux FSR et par plusieurs médias internationaux. Une cinquantaine de blessés ont aussi été évoqués, tandis que des personnes restaient portées disparues sous les décombres.
Les secours se sont heurtés à des moyens très limités. Des témoins ont décrit une course contre la montre menée avec des outils rudimentaires, sans engins de terrassement adaptés pour dégager la roche et la terre. La mine d’al-Zaraa est présentée comme un site artisanal, donc informel, où des puits rapprochés augmentent le risque d’un effondrement en chaîne. Ce type d’exploitation reste fréquent au Soudan, où l’extraction artisanale domine une partie du secteur aurifère.
Le West Kordofan est l’une des zones les plus exposées à cette économie minière fragile. Les jeunes y cherchent un revenu immédiat dans un pays où l’activité formelle s’est contractée sous l’effet du conflit et de l’inflation. Selon les Nations unies, environ 19,5 millions de personnes faisaient face à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë au Soudan à l’horizon de 2026, ce qui aide à comprendre pourquoi tant de familles se tournent vers les mines, malgré les risques.
Un secteur clé de l’économie de guerre
Le Soudan reste l’un des grands producteurs d’or du continent, mais la guerre a brouillé les circuits officiels et renforcé les filières parallèles. Les autorités minières ont annoncé une production d’environ 70 tonnes en 2025, un niveau présenté comme un sommet sur cinq ans. Dans le même temps, les exportations officielles sont restées très inférieures au volume extrait, signe d’un important décalage entre production, fiscalité et commerce réel.
Cette différence nourrit les soupçons de contrebande et de captation par les acteurs armés. Des analyses de l’ONU et de centres de recherche ont décrit une “économie de guerre” dans laquelle l’or soutient l’effort militaire et circule via des réseaux régionaux. En juillet 2026, l’Union européenne a renforcé son régime de sanctions en ciblant le commerce de l’or soudanais, en affirmant que ce secteur continue d’alimenter le conflit. Le Royaume-Uni avait, de son côté, présenté l’or comme une source de financement des armes et des groupes armés.
Les Émirats arabes unis restent au centre de nombreuses controverses autour des débouchés de l’or soudanais. Plusieurs enquêtes et rapports internationaux évoquent un passage massif de l’or vers ce marché, même si Abou Dhabi nie soutenir les FSR. Pour les mineurs, cette géopolitique lointaine ne change pas l’essentiel : dans les collines du Kordofan, les produits chimiques, l’instabilité des galeries et l’absence de contrôle transforment une ressource stratégique en danger quotidien.
Ce que ce drame dit du Soudan, et au-delà
Ce naufrage minier éclaire la fragilité du Soudan en guerre. À Khartoum, les institutions tentent encore de réguler un secteur aurifère qui finance une partie de l’État. Sur le terrain, les FSR contrôlent des zones où l’économie informelle remplace souvent l’administration publique. Entre les deux, la population paie le prix le plus lourd : travailleurs précaires, familles déplacées, commerçants, et communautés rurales dépendantes de revenus journaliers.
La portée est aussi régionale. L’or soudanais circule vers des pays voisins, alimente des chaînes de négoce opaques et attire des intermédiaires armés ou commerciaux. C’est l’un des ressorts qui expliquent l’attention de l’Union africaine, de l’IGAD et des partenaires internationaux sur la guerre soudanaise : le conflit ne reste pas enfermé dans les frontières du pays. Il pèse sur la sécurité du Sahel, sur la Corne de l’Afrique et sur les routes commerciales de la mer Rouge.
Le prochain point de vigilance reste la capacité des autorités et des acteurs locaux à sécuriser les sites artisanaux, à tracer l’or et à couper les financements de guerre. Sans progrès sur ces trois fronts, les effondrements miniers risquent de se répéter. Et chaque nouveau drame rappellera que, dans le Soudan d’aujourd’hui, l’or ne représente pas seulement une richesse nationale : il est aussi l’un des symptômes les plus nets de la guerre qui dévore le pays.