À Antananarivo, la jeunesse teste la promesse de refondation
Un an après les grandes mobilisations de septembre 2025, la question n’est plus seulement de savoir qui parle au nom du changement. Elle est plus concrète : qui peut encore contester le pouvoir sans craindre que la parole devienne un risque ? À Antananarivo, des jeunes de la Gen Z, des représentants de la société civile et deux responsables de l’exécutif ont accepté de se retrouver autour d’un sujet devenu central dans la vie publique malgache : la démocratie, dans ce qu’elle autorise, protège et corrige.
Ce type d’échange compte davantage qu’une simple rencontre. Il dit si une transition accepte la contradiction, ou si elle se contente de la tolérer. À Madagascar, pays de l’océan Indien intégré à la SADC, la séquence ouverte en octobre 2025 reste sous observation régionale. L’Union africaine a rappelé l’exigence de respect de l’ordre constitutionnel, tandis que la SADC a demandé un dialogue national inclusif et une feuille de route claire pour le retour à un pouvoir élu.
Une discussion publique rare, dans un pays encore en transition
Le 15 septembre, à Antananarivo, des représentants de la Gen Z et de la société civile ont dialogué avec deux responsables du ministère de la Justice et de la Présidence. Environ une centaine de citoyens ont pris la parole. Le débat a porté sur l’état de la démocratie, la séparation des pouvoirs et la liberté d’expression, près d’un an après le basculement politique de 2025. Cette initiative s’inscrit dans une série de consultations plus larges, menées aussi dans les quartiers, et dans un climat où les autorités disent vouloir structurer la refondation du pays.
Le contexte reste sensible. En octobre 2025, l’Union africaine a décrit la prise de pouvoir par l’armée comme un changement anticonstitutionnel, après des manifestations populaires à Antananarivo. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a ensuite rappelé l’importance des droits fondamentaux, de la Constitution et d’une transition pacifique. De son côté, la SADC a exhorté Madagascar à conduire un dialogue national inclusif et à soumettre une feuille de route de transition.
Dans ce cadre, la rencontre du 15 septembre a pris une portée particulière. Elle ne règle rien à elle seule. Mais elle montre qu’une partie de la société malgache refuse d’abandonner le débat public aux seuls appareils de l’État. À Madagascar, la capitale Antananarivo concentre depuis longtemps les tensions politiques, mais aussi les grandes tentatives de sortie de crise.
Liberté de parole, justice et confiance publique
Les échanges ont vite glissé vers le nerf du problème : la liberté d’expression. Les jeunes présents ont dit voir des avancées, mais encore trop de limites. Leur lecture est claire : une parole plus libre qu’hier ne suffit pas si certaines critiques restent perçues comme dangereuses. Cette inquiétude s’inscrit dans un débat plus large sur les détentions liées à la sûreté de l’État, les pressions possibles sur les voix dissidentes et la capacité réelle des citoyens à dénoncer l’action publique sans crainte.
La justice est l’autre point de friction. Le ministère de la Justice affiche officiellement une mission de garantie de l’accès à une justice équitable, d’indépendance des magistrats et de respect des droits fondamentaux. Mais sur le terrain, magistrats, avocats et acteurs civiques continuent de contester le niveau d’autonomie du système judiciaire. Le fait que le débat public aborde désormais cette question devant des représentants de l’exécutif traduit une évolution : la justice n’est plus seulement un dossier technique, elle est devenue un test politique.
Cette tension est importante pour la population. Pour les habitants des quartiers populaires comme pour ceux des centres urbains, la liberté de parler ne vaut que si elle protège aussi des arrestations arbitraires, de l’impunité et des réseaux d’influence. Pour les jeunes, elle vaut aussi comme droit de surveiller les promesses de la transition. Pour les autorités, elle vaut comme signal envoyé à la SADC, à l’Union africaine et aux partenaires internationaux : la refondation n’a de sens que si elle débouche sur des institutions plus lisibles, pas seulement sur un nouveau langage du pouvoir.
Ce que révèle le rapport de force malgache
La présence de la Gen Z dans ce type de discussion est politiquement significative. Le mouvement né dans la rue, en septembre 2025, a donné une expression générationnelle à une colère ancienne : services publics défaillants, confiance abîmée, sentiment d’être écarté des décisions. Un an plus tard, cette jeunesse ne se contente plus de protester. Elle veut peser sur la définition même de la démocratie, sur les règles du dialogue et sur le calendrier du retour à un ordre institutionnel stable.
Pour la société civile, l’enjeu est de ne pas laisser la concertation se réduire à une vitrine. L’ONG à l’origine de cette rencontre y voit déjà un signe d’ouverture, mais insiste sur le chemin restant à parcourir. Cette nuance est essentielle. Dans une transition, ouvrir la porte n’est pas encore partager le pouvoir. Cela peut cependant créer un espace utile : faire remonter des doléances, documenter les attentes et mettre les autorités face à des engagements concrets.
Le pouvoir, lui, cherche à consolider sa légitimité en parlant de refondation et de consultations de proximité. Le programme publié par la présidence en février 2026 insiste sur cette logique de reconstruction institutionnelle. Mais l’équilibre reste fragile. Si les consultations n’aboutissent pas à des garanties sur les libertés, l’indépendance de la justice et l’inclusivité politique, le dialogue risque d’être perçu comme un exercice de communication plus que comme une méthode de sortie de crise.
Une séquence malgache qui dépasse Antananarivo
Ce qui se joue à Madagascar résonne au-delà de l’île. La séquence rejoint un moment africain plus large où les jeunesses urbaines contestent les pratiques politiques jugées verrouillées et demandent des institutions plus responsables. Pour la SADC, Madagascar est un dossier de crédibilité régionale. Pour l’Union africaine, c’est un rappel que les transitions ne se mesurent pas seulement à l’absence d’émeute, mais à la capacité d’organiser un retour crédible à l’ordre constitutionnel.
La suite se jouera dans les échéances déjà tracées par les instances régionales et par la dynamique interne : état d’avancement du dialogue, feuille de route, garanties sur la participation politique et traitement des revendications de la jeunesse. À Madagascar, l’enjeu n’est plus seulement de refermer une crise. Il est de savoir si la refondation annoncée peut produire un espace public plus libre, plus sûr et plus contrôlé par les citoyens eux-mêmes.