Quand la lumière revient, la question reste la même
En Afrique du Sud, la fin des coupures tournantes ne signifie pas encore la fin de la dépendance au charbon. Le pays a retrouvé une marge de respiration, mais cette stabilité repose toujours sur un socle ancien : les grandes centrales thermiques d’Eskom, l’opérateur public basé à Pretoria. Dans l’immédiat, ce sont elles qui portent encore le système quand la demande grimpe, que le soleil baisse ou que le vent tombe.
Cette réalité compte bien au-delà des foyers sud-africains. L’économie du pays irrigue toute l’Afrique australe, via la SADC, la communauté de développement régionale, et une partie de ses échanges d’électricité avec les voisins dépend de la solidité du réseau sud-africain. Quand Pretoria sécurise son courant, les mines, les ports, la métallurgie, les centres de données et une partie du commerce régional respirent aussi.
Un parc ancien qui tient encore le choc
Les chiffres publiés par Eskom montrent un redressement net. Sur l’exercice financier en cours, le facteur de disponibilité énergétique du groupe a atteint 67,78 % au 10 septembre 2026, son meilleur niveau depuis six ans. La compagnie a aussi indiqué que les dépenses de diesel avaient reculé de 81,64 % sur un an, signe d’un recours bien moindre aux turbines d’appoint, très coûteuses. Dans le même temps, l’Afrique du Sud a franchi 483 jours consécutifs sans délestage.
Au centre de cette amélioration, deux géants du charbon jouent un rôle décisif : Kusile et Medupi. D’après Eskom, leurs facteurs de disponibilité tournent autour de 90 % et 85 % sur l’exercice 2027. Ensemble, ils représentent 9 600 MW de capacité installée, soit l’ossature la plus puissante du parc de production du pays. Au 10 septembre, ils fournissaient environ 6 583 MW de capacité disponible, ce qui équivaut à un peu plus de 20 % de la capacité disponible d’Eskom.
Ce redressement n’est pas anecdotique. Eskom a signalé que les indisponibilités imprévues avaient reculé, que l’énergie disponible progressait et que la fiabilité du parc s’améliorait après des années de crise technique, de pannes en chaîne et de maintenance reportée. Autrement dit, la reprise actuelle ne vient pas seulement d’une météo favorable ou d’un hasard de court terme. Elle s’appuie sur une remise en état plus méthodique de centrales longtemps sous tension.
Une transition qui avance, mais par paliers
Le paradoxe sud-africain est clair. Le pays accélère sa transition énergétique, tout en s’appuyant encore sur le charbon pour éviter le retour des coupures. Le gouvernement a recensé plus de 220 GW de projets renouvelables à différents stades de développement, dont 36 GW déjà engagés dans le processus de raccordement. Ce volume donne une idée de la profondeur du marché privé qui se met en place.
L’Integrated Resource Plan 2025, adopté en 2025, trace un chemin de long terme : davantage d’éolien, de solaire, de batteries, de gaz et de nucléaire, avec une sortie progressive du charbon. Le texte prévoit aussi que le retrait du parc charbonnier s’accélère à partir de 2029. Le document officiel insiste sur la nécessité de maintenir l’équilibre entre sécurité d’approvisionnement, coût de l’électricité et transformation du mix.
Cette trajectoire reflète une contrainte simple. L’Afrique du Sud ne peut pas fermer trop vite ce qui produit encore l’essentiel de son électricité sans risquer de replonger dans les délestages. Mais elle ne peut pas non plus prolonger indéfiniment la vie d’un système très émetteur, alors que le pays a pris des engagements climatiques et que les marchés, les banques et les industriels demandent une énergie plus propre et plus prévisible.
Ce que cela change pour l’économie sud-africaine
Pour les ménages, le retour de la stabilité réduit l’incertitude quotidienne. Pour les entreprises, il sécurise les horaires, les stocks, le froid industriel et la logistique. Pour l’État, il redonne un peu d’oxygène à une compagnie publique lourdement endettée et longtemps fragilisée par des arrêts imprévus, des coûts de carburant et des chantiers retardés. La baisse des dépenses de diesel est, à cet égard, un signal financier aussi important qu’un signal technique.
Mais ce répit a une limite. Tant que Kusile, Medupi et le reste du parc thermique tiennent le système à bout de bras, l’Afrique du Sud reste exposée à un risque de dépendance prolongée au charbon. Cela concerne aussi les territoires les plus fragiles du pays : les zones périurbaines mal desservies, les petites entreprises informelles, les communes où la qualité de service reste plus inégale qu’à Johannesburg, Durban ou Le Cap. La stabilité nationale n’efface pas automatiquement les écarts locaux.
La question sociale est donc moins spectaculaire qu’un délestage massif, mais tout aussi importante : comment financer une transition qui protège la fiabilité sans bloquer l’arrivée des renouvelables, ni reporter les coûts sur les usagers ? Le gouvernement et Eskom misent sur un système plus ouvert aux producteurs privés, appuyé par les réformes du marché de l’électricité. Ce virage peut diversifier l’offre, à condition que le réseau de transport, les raccordements et la planification suivent le rythme.
Un signal pour l’Afrique australe
La portée de ce dossier dépasse la seule Afrique du Sud. Dans la SADC, la demande d’énergie industrielle et urbaine augmente, tandis que plusieurs États cherchent à sécuriser leur approvisionnement sans dépendre d’un seul type de production. Pretoria avance donc comme un laboratoire régional : maintenir la stabilité à court terme, ouvrir davantage le marché, puis rééquilibrer le mix dans la décennie qui vient.
Le prochain test est déjà connu : tenir cette amélioration pendant la montée de la demande, tout en poursuivant les chantiers de raccordement, les investissements de réseau et la montée en puissance des énergies renouvelables. Si cette séquence réussit, l’Afrique du Sud montrera qu’un grand système électrique africain peut réduire sa dépendance au charbon sans sacrifier la continuité de service. Si elle échoue, le pays devra encore choisir entre un passé technique qui rassure et un futur énergétique qui se construit à pas mesurés.