Dans l’Oromia, l’or attire les capitaux, mais aussi les lignes de fracture
En Éthiopie, l’or n’est plus seulement un actif d’exportation. C’est devenu un test de souveraineté économique, de sécurité locale et de partage des retombées. Dans l’Oromia, où se concentre une grande partie des projets miniers, chaque chantier porte désormais une question simple : qui décide, qui protège et qui bénéficie ?
Cette interrogation pèse lourd à Addis-Abeba. Le gouvernement éthiopien veut faire du sous-sol un moteur de devises, alors que le pays cherche à consolider ses réserves de change et à attirer des investisseurs dans un secteur encore marqué par l’insécurité et par l’écart entre production industrielle et attentes des communautés locales. Le ministère des Mines met en avant un appareil de licences, de données et de promotion de l’investissement pour structurer cette montée en puissance.
Une menace ciblée sur les entreprises minières
Le 4 septembre 2026, le projet aurifère de Tulu Kapi, dans l’ouest de l’Oromia, a été touché par un incident sécuritaire grave. KEFI Gold and Copper a ensuite indiqué que l’attaque avait entraîné plusieurs morts, parmi lesquels un employé de l’entreprise, et qu’elle suspendait le développement du site tant qu’un environnement sûr ne serait pas garanti. L’entreprise a dit travailler avec les autorités éthiopiennes, les responsables régionaux et les représentants des communautés pour définir les conditions d’une reprise.
Dans le même temps, l’Armée de libération oromo, ou OLA, a prévenu les sociétés actives dans le secteur extractif qu’elles devaient accepter des discussions approfondies avec les communautés locales et garantir un bénéfice direct pour les habitants. Le groupe a présenté Tulu Kapi comme un avertissement adressé aux entreprises qui ne respecteraient pas ces exigences. Les formulations employées par l’OLA ont été rapportées par plusieurs médias et reprises dans une dépêche AFP relayée par des médias africains.
Le gouvernement éthiopien classe l’OLA parmi les organisations terroristes. ACLED décrit de son côté l’Oromia comme un espace où opère une insurrection nationaliste oromo, dans un contexte de violence armée persistante et de tensions multiples dans le pays. Ce cadre explique pourquoi un site minier, pourtant conçu comme un projet de développement, peut devenir une cible symbolique.
Un secteur stratégique pour Addis-Abeba, mais exposé aux risques locaux
L’enjeu dépasse largement le périmètre d’un seul projet. Au début de juillet 2026, les autorités éthiopiennes ont affirmé que le pays avait tiré 5,5 milliards de dollars des exportations d’or sur l’exercice fiscal écoulé. Quelques semaines plus tard, le ministère des Mines a annoncé que le secteur minier avait généré plus de 5,7 milliards de dollars de recettes en devises, l’or restant de loin le premier contributeur. Ces chiffres donnent la mesure de la dépendance croissante du pays à ce segment.
Cette performance nourrit la stratégie d’ouverture économique d’Addis-Abeba. Mais elle révèle aussi une fragilité : quand une zone de production est contestée, le choc se transmet vite aux investisseurs, aux recettes publiques et à l’image du pays. Le projet de Tulu Kapi, présenté comme un futur site industriel de référence, devait justement illustrer la capacité de l’Éthiopie à attirer du capital à long terme. Sa mise à l’arrêt renvoie au contraire un signal de prudence aux opérateurs étrangers et nationaux.
Le problème est aussi social. Dans les zones minières, les communautés attendent des emplois, des routes, de l’eau, des compensations foncières et une part visible des revenus. Quand ces attentes ne sont pas satisfaites, les mines deviennent des infrastructures contestées. L’OLA capitalise sur ce mécontentement en se présentant comme un acteur qui exige la participation locale. Mais la méthode choisie, fondée sur la menace armée, entretient un climat de peur et fragilise d’abord les civils qui vivent autour des sites.
Le chercheur basé en Éthiopie cité par la presse a raison sur un point essentiel : ce type d’attaque n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans un environnement sécuritaire dégradé en Oromia, où l’État tente à la fois de sécuriser les axes, de contenir les groupes armés et de préserver l’activité économique. Pour les entreprises, cela signifie des coûts plus élevés, des retards, des dispositifs de sécurité renforcés et, parfois, la suspension pure et simple des travaux.
Ce que cette séquence dit de l’Éthiopie et de la région
La portée de l’affaire dépasse Addis-Abeba. L’Éthiopie est un acteur central de la Corne de l’Afrique et un pays observé de près par les investisseurs africains et internationaux. Quand un projet minier majeur vacille dans l’Oromia, c’est toute la crédibilité du cadre de sécurité des affaires qui est questionnée. Cela compte aussi pour la Communauté d’Afrique de l’Est, dont l’Éthiopie est désormais un membre, car les chaînes de valeur, les flux de capitaux et les corridors logistiques se pensent de plus en plus à l’échelle régionale.
Le dossier Tulu Kapi montre enfin une tension récurrente en Afrique de l’Est : comment transformer une richesse minérale en développement local visible, sans laisser les territoires de production hors du contrat social ? En Éthiopie, cette question touche à la fois la réforme économique, la décentralisation réelle des bénéfices et la capacité de l’État à imposer une règle stable. La prochaine étape à surveiller est simple : la reprise, ou non, du chantier de Tulu Kapi après l’évaluation des conditions de sécurité. C’est là que se mesurera, concrètement, la marge de manœuvre du pays entre promesse minière et réalité du terrain.