Quand un paiement tient en quelques secondes, la confiance devient une infrastructure

Dans l’économie numérique, le geste le plus banal est aussi le plus fragile : envoyer de l’argent, confirmer un achat, faire circuler une preuve. Si le doute s’installe, le retour au cash ou aux circuits informels n’est jamais loin. En Afrique subsaharienne, cette confiance repose aujourd’hui sur des usages massifs du mobile money, au point d’en faire un pilier quotidien des ménages, des petites entreprises et des transferts transfrontaliers. En 2025, la région a traité plus de 1 000 milliards de dollars via le mobile money, et GSMA a indiqué que le volume mondial a dépassé 2 000 milliards de dollars la même année ; la sous-région reste de loin le principal moteur de ce marché.

Ce poids économique explique l’enjeu. Quand un commerçant doute d’un paiement, quand une famille craint une arnaque, quand une plateforme paraît vulnérable, ce n’est pas seulement une transaction qui vacille. C’est tout l’écosystème numérique qui ralentit. Les usages numériques progressent vite, mais la promesse de vitesse ne vaut que si la sécurité suit. Or les cybercriminels exploitent précisément cette asymétrie : ils vont vite, changent de territoire, déplacent les fonds et se glissent dans les interstices juridiques.

Le continent avance, mais les règles avancent encore trop lentement

Le sujet ne se limite pas à la technique. Il touche au droit, à la coopération judiciaire et à la capacité des États à parler le même langage face à des réseaux qui, eux, travaillent sans frontières. L’Union africaine a adopté dès 2014 la Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles. D’après le registre de l’UA mis à jour le 2 février 2026, le texte compte encore un nombre limité de ratifications ou d’adhésions, même si plusieurs États, dont le Bénin, l’ont déjà ratifié. Le Bénin l’a ratifiée le 14 mai 2024 et le dépôt a été enregistré le 12 novembre 2024.

Cette lenteur n’est pas théorique. Le rapport 2026 d’INTERPOL sur les cybermenaces en Afrique décrit un environnement où la législation reste fragmentée et où la réponse policière ne suit pas toujours le rythme des attaques. Le document, fondé sur des données recueillies auprès de 36 pays africains, souligne aussi que 55 % des cybercrimes signalés sur le continent impliquent désormais l’intelligence artificielle, ce qui accélère les fraudes et complique leur détection. INTERPOL note en outre que les pertes directes liées à la cybercriminalité sont passées de 192 millions à 484 millions de dollars entre 2024 et 2025.

Dans ce paysage, le droit national reste indispensable, mais il ne suffit pas. Un fait qualifié d’infraction dans un pays peut être traité différemment dans un autre. Une preuve numérique peut être recevable ici, contestée ailleurs. Et une demande d’entraide judiciaire peut prendre bien plus de temps que le déplacement des fonds ou des auteurs. C’est là que se joue la vraie bataille : non pas seulement arrêter, mais empêcher la fuite des flux, des données et des suspects.

Les opérations coordonnées montrent ce qui fonctionne déjà

Les chiffres les plus parlants viennent justement des opérations menées en commun. En 2025, l’opération Serengeti 2.0, conduite dans 18 pays africains avec le Royaume-Uni, a abouti à 1 209 arrestations, à la récupération de 97,4 millions de dollars et au démantèlement de 11 432 infrastructures malveillantes. Cette opération a ciblé notamment les rançongiciels, les escroqueries en ligne et les fraudes par courriel professionnel.

Au début de 2026, Red Card 2.0 a confirmé la tendance. L’opération a mobilisé 16 pays africains, conduit à 651 arrestations et permis de récupérer plus de 4,3 millions de dollars. Elle visait des escroqueries à haut rendement, des fraudes au mobile money et de fausses applications de prêt. Là encore, le résultat tient moins à la force d’un seul État qu’à la circulation rapide du renseignement, au partage des indices et à la coordination entre services.

Le message est clair pour les économies africaines les plus numérisées : la cyberdéfense ne peut pas rester enfermée dans le périmètre national. Les pays qui connectent plus de citoyens, plus d’entreprises et plus d’administrations doivent aussi investir dans l’enquête numérique, la conservation de la preuve et les canaux de coopération permanents. Sans cela, le coût sera payé deux fois : d’abord par les victimes, ensuite par les acteurs économiques qui ralentissent leurs usages.

Ce que le rendez-vous de Cotonou dit de l’agenda africain

Le débat doit maintenant sortir des déclarations générales. À Cotonou, les 16 et 17 novembre 2026, la sixième édition du Cyber Africa Forum réunira décideurs publics, experts et acteurs privés autour du thème de la confiance numérique. Le choix du Bénin n’est pas anodin. Le pays a déjà ratifié la Convention de Malabo et il s’est imposé comme un espace actif de discussion sur la gouvernance numérique en Afrique de l’Ouest, une région où les usages mobiles, les paiements électroniques et les services publics numérisés progressent rapidement.

Au niveau continental, la question dépasse donc la seule lutte contre la fraude. Elle touche à la souveraineté numérique, à la circulation des données et à la crédibilité des institutions chargées de protéger les usagers. La nouvelle Convention des Nations unies contre la cybercriminalité, ouverte à la signature à Hanoï les 25 et 26 octobre 2025 puis à New York jusqu’au 31 décembre 2026, a déjà été signée par plusieurs États africains selon le registre onusien. Elle offre un autre cadre de coopération, mais elle ne résout rien sans mise en œuvre nationale, sans points de contact opérationnels et sans normes compatibles sur la preuve électronique.

La portée panafricaine est là : un continent qui numérise ses paiements, ses services et une partie croissante de son commerce ne peut pas se contenter de réponses morcelées. La confiance numérique n’est pas un slogan. C’est une condition économique. Et dans un espace où les réseaux criminels savent déjà passer d’un pays à l’autre en quelques heures, la réponse africaine devra, elle aussi, apprendre à aller aussi vite que la menace.