Une campagne où l’image compte autant que les programmes
Au Maroc, les législatives ne se gagnent pas seulement dans les bureaux de vote. Elles se jouent aussi dans la perception du public. Quand une figure connue du sport entre dans l’arène politique, elle peut apporter de la visibilité, mais aussi rappeler combien la confiance envers les partis reste fragile.
Dans ce pays où la capitale est Rabat et où Casablanca concentre une grande partie de l’attention économique et médiatique, l’entrée d’un responsable sportif et budgétaire dans la bataille électorale dit quelque chose de plus large : la recherche de visages capables de rassurer un électorat lassé des promesses. Le Parti authenticité et modernité, créé en 2008, a précisément voulu incarner ce renouvellement. Lors des législatives du 8 septembre 2021, il a obtenu 87 sièges à la Chambre des représentants, selon les données officielles de l’institution parlementaire.
Le poids d’un homme déjà installé au cœur de l’appareil d’État
Fouzi Lekjaa n’est pas un entrant quelconque. Il est à la fois président de la Fédération royale marocaine de football et ministre délégué auprès de la ministre de l’Économie et des Finances, chargé du Budget. L’organigramme officiel du ministère le confirme. La FRMF, de son côté, le présente toujours comme son président.
Cette double position lui donne une visibilité rare. D’un côté, il incarne un football marocain qui a gagné en puissance institutionnelle. De l’autre, il parle budget, arbitrages publics et chantiers de l’État. Dans un environnement politique souvent perçu comme technocratique et distant, ce profil hybride attire l’attention. Il permet aussi de faire circuler un message simple : efficacité, maîtrise, résultats.
Mais cette visibilité a un revers. Plus un responsable est exposé, plus il s’expose aux critiques sur son influence, son langage et ses ambitions réelles. Au Maroc, cette tension est d’autant plus forte que la campagne de 2021 se déroule dans un climat de défiance envers la classe politique, avec des électeurs attentifs aux signes de rupture plus qu’aux slogans convenus. Le débat ne porte donc pas seulement sur une personnalité. Il touche à la manière dont les partis cherchent, ou non, à se réinventer.
Un discours de performance, mais aussi un risque de surenchère
Le message porté autour de Lekjaa repose sur une idée claire : le sérieux administratif et la culture du résultat seraient des réponses à la crise de confiance. Cette grille de lecture trouve un écho chez une partie des Marocains interrogés dans l’espace public, qui voient en lui un dirigeant discipliné, méthodique, habitué aux dossiers complexes. Ce type de réputation compte dans un pays où la gestion des grands projets sportifs et financiers est devenue un marqueur politique à part entière.
Le problème, c’est que l’efficacité affichée peut vite basculer en démonstration de force. Quand un responsable affirme qu’un territoire accueillera une finale de Coupe du monde « qu’ils le veuillent ou non », il donne l’image d’un décideur sûr de lui, mais aussi celle d’un homme qui devance parfois les cadres officiels. Or la FIFA n’avait pas encore tranché sur les modalités précises de l’organisation au moment de ces déclarations de campagne. Le projet de Coupe du monde 2030 associe le Maroc, l’Espagne et le Portugal, et la décision finale n’a été entérinée qu’ultérieurement par le Congrès extraordinaire de la FIFA, le 11 décembre 2024.
Cette nuance est importante. Elle montre la différence entre le récit politique, volontiers offensif, et le calendrier institutionnel, plus contraint. Dans une campagne, l’excès de confiance peut séduire. Mais il peut aussi agacer, surtout chez ceux qui redoutent qu’un projet national soit confondu avec une communication personnelle. Dans les rues de Casablanca, ce tiraillement apparaît nettement : certains voient un gestionnaire solide ; d’autres un homme qui parle fort, trop vite, et qui incarne à leurs yeux une élite déjà installée.
Ce que cette séquence dit du Maroc politique
Le cas Lekjaa dépasse le seul parcours d’un responsable. Il révèle la manière dont les partis marocains cherchent à capter des capitales symboliques : le sport, les finances publiques, la diplomatie des grands événements. Dans un pays engagé sur plusieurs fronts à la fois, de la réforme sociale aux infrastructures, le discours de compétence est devenu un outil électoral majeur. Le budget n’est plus une simple ligne comptable ; il est un langage politique.
Pour le PAM, l’enjeu est évident. Le parti veut convertir une image d’efficacité en capital électoral. Pour le gouvernement, l’enjeu est plus délicat. Il faut montrer que les résultats administratifs ne servent pas seulement une formation, mais l’intérêt général. Pour les citoyens, enfin, la question est concrète : la réputation d’un homme suffit-elle à améliorer le quotidien, les services publics, l’emploi ou le pouvoir d’achat ? La réponse ne peut pas venir de la communication seule. Elle dépend des décisions, des arbitrages et de leur exécution.
Une portée qui dépasse le cadre national
À l’échelle continentale, cette séquence illustre une évolution plus large : en Afrique du Nord comme ailleurs, les grands événements sportifs, les finances publiques et la politique se croisent de plus en plus. Le Maroc l’a montré avec sa candidature victorieuse pour la Coupe du monde 2030, portée avec le Portugal et l’Espagne. Ce type de dossier donne au royaume une place singulière dans les rapports de force régionaux et dans la diplomatie sportive africaine.
Reste une question de fond : comment transformer ce prestige en confiance démocratique durable ? C’est l’un des grands défis du Maroc, mais aussi de nombreux pays du continent où la compétence technique ne suffit plus à produire l’adhésion. La séquence Lekjaa rappelle qu’en politique, surtout dans les périodes électorales, l’aura personnelle peut ouvrir une porte. Elle ne remplace pas le verdict des urnes ni l’épreuve du réel.