Au Maroc, le Mondial 2030 n’est plus seulement une affaire de stades et de pelouses. Il est devenu un test de crédibilité politique, à Rabat comme à Casablanca, parce qu’une simple phrase peut raviver le soupçon d’un mélange entre football, pouvoir et calendrier électoral. La sortie de Fouzi Lekjaa, en parlant de la finale comme d’un fait acquis à Benslimane, a précisément rouvert cette faille.

Un projet marocain, mais sous le regard de toute la région

Le Maroc prépare depuis plusieurs années sa contribution au Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal. La FIFA a confirmé que les trois pays avaient été désignés hôtes par acclamation lors d’un Congrès extraordinaire, après un processus de candidature publié et évalué publiquement. Dans ce cadre, le grand stade Hassan II de Benslimane, près de Casablanca, figure bien parmi les infrastructures du projet marocain.

Les autorités marocaines présentent ce chantier comme un pilier de la préparation nationale. Un communiqué de la primature a indiqué que le stade de Benslimane devait être prêt en décembre 2027, dans la perspective de la Coupe du monde 2030, tandis que la plateforme publique Niya Maghribia indique une capacité brute de 115 000 places. Le sujet dépasse donc le sport. Il touche aux transports, à l’aménagement du Grand Casablanca et à la place du Maroc dans les grands événements mondiaux.

La phrase de Lekjaa, puis le recadrage de la FIFA

Jeudi 10 septembre, lors d’un meeting politique à Bouznika, Fouzi Lekjaa a affirmé que la province de Benslimane « aura l’honneur d’accueillir la finale de la Coupe du monde 2030 ». Cette déclaration est venue d’un responsable qui cumule plusieurs casquettes : président de la Fédération royale marocaine de football, membre du bureau politique du PAM et ministre délégué chargé du Budget. Autrement dit, son propos ne ressemblait pas à une supposition lancée à la légère.

La FIFA a pourtant pris ses distances. Après les déclarations de Lekjaa, l’instance a rappelé qu’aucun choix officiel n’avait encore été arrêté pour le lieu de la finale et qu’une décision serait prise « en temps voulu ». Ce rappel compte beaucoup, car il contredit frontalement l’assurance du dirigeant marocain. Il rappelle aussi une règle simple : tant que la FIFA n’a pas tranché, aucune capitale politique ni aucun stade ne peut s’auto-proclamer vainqueur.

Le débat ne sort pas de nulle part. En août, la FIFA avait déjà démenti des informations selon lesquelles Gianni Infantino aurait promis au Maroc l’organisation de la finale en échange d’un appui politique avant l’élection présidentielle de 2027. La fédération mondiale avait jugé ces affirmations « fausses et trompeuses ». Cette séquence a laissé une trace : dès qu’un responsable marocain parle comme si la décision était scellée, la suspicion revient aussitôt.

Pourquoi cette sortie pèse au-delà du football

Dans l’arrière-plan, il y a la bataille de gouvernance autour de la FIFA. Gianni Infantino a traversé en août une crise interne après l’abandon d’un projet commercial controversé, la FIFA Forward Enterprise, qui avait déclenché des critiques en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. La CAF, elle, a réaffirmé son soutien au président de la FIFA, et plusieurs fédérations africaines et arabes ont ensuite exprimé un appui similaire. Le poids de l’Afrique est donc réel : 54 fédérations membres, une voix chacune, et un bloc capable d’influencer un scrutin.

C’est là que l’épisode devient sensible pour le Maroc. Le royaume ne parle pas seulement en candidat logistique, mais en acteur central du football africain. Rabat a déjà soutenu Infantino publiquement, dans un contexte où la CAF a renouvelé son appui au président de la FIFA. Dès lors, toute parole interprétée comme une contrepartie électorale brouille la frontière entre stratégie diplomatique et marchandage supposé. Pour un pays qui cherche à s’affirmer comme plateforme sportive africaine, l’enjeu de réputation est immédiat.

Le sujet touche aussi la politique intérieure marocaine. La déclaration a été prononcée en pleine campagne législative, au moment où les responsables publics sont observés pour leurs promesses, leurs réseaux et la manière dont ils articulent développement local et visibilité nationale. En citant Benslimane comme une évidence, Lekjaa a donné à une infrastructure en construction une valeur quasi acquise, alors que le stade sert aussi à légitimer un vaste programme d’équipements, de mobilité et d’aménagement urbain autour du Grand Casablanca.

Ce que le Maroc doit surveiller d’ici 2030

La suite se jouera sur deux lignes parallèles. La première est technique : l’avancement réel des chantiers, la connexion du stade aux transports, la livraison des autres enceintes et la capacité à tenir les délais annoncés. La seconde est institutionnelle : quand la FIFA fixera-t-elle enfin le lieu de la finale, et selon quels critères ? Tant que cette réponse n’existe pas, toute affirmation définitive restera vulnérable au démenti.

Au fond, l’affaire dit quelque chose de plus large sur le football africain. Le continent ne se contente plus d’être spectateur des grands choix mondiaux. Il est devenu un partenaire courtisé, parfois divisé, souvent décisif. Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas seulement d’obtenir ou non la finale à Benslimane. Il est de montrer que l’ambition sportive peut avancer sans brouiller les lignes entre projet national, influence régionale et jeu d’alliances à la FIFA.