Un stade pensé comme vitrine, désormais chargé de facture

À Yaoundé, le complexe sportif d’Olembé devait être le symbole d’un Cameroun qui modernise ses équipements et accueille de grands rendez-vous dans de bonnes conditions. Il est devenu autre chose aussi : un dossier juridique, financier et politique qui continue de peser sur l’État camerounais, bien après la Coupe d’Afrique des nations 2021, disputée en janvier et février 2022. Le stade de 60 000 places a bien servi lors du tournoi, mais plusieurs aménagements et structures annexes sont restés inachevés, tandis que le litige avec l’ancien constructeur italien a pris une dimension internationale.

Ce qui se joue à Olembé dépasse donc le chantier lui-même. Dans un pays membre de la CEMAC, où les grands projets d’infrastructures sont scrutés de près parce qu’ils mobilisent des fonds publics sur de longues périodes, chaque arbitrage sur un marché d’État devient un test de crédibilité. Le complexe devait illustrer la capacité du Cameroun, pays hôte de la CAN, à livrer dans les délais. Il rappelle aujourd’hui combien une succession d’attributions, de résiliations et de reprises de travaux peut faire grimper la facture finale.

Ce que dit la sentence, et ce que dit le droit

Le cœur du dossier est un contentieux entre l’État du Cameroun et Gruppo Officine Piccini, l’entreprise italienne qui avait obtenu le marché initial du complexe. Le tribunal arbitral du CIRDI, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, a rendu sa sentence le 4 septembre 2026 dans l’affaire ARB/23/21. Les sources de suivi du dossier indiquent une condamnation à environ 51,49 milliards de francs CFA, soit 78,5 millions d’euros, au titre du litige lié au complexe d’Olembé.

Le CIRDI est une institution d’arbitrage du Groupe de la Banque mondiale, basée à Washington. Son fonctionnement est particulier : une sentence y est obligatoire pour les parties, et il n’existe pas d’appel sur le fond. Le droit ICSID prévoit seulement des recours post-sentence très encadrés, comme l’annulation, pour des motifs limités. En clair, un État ne peut pas demander un “rejouement” du dossier parce qu’il n’est pas d’accord avec l’appréciation des arbitres.

Dans ce contexte, l’annonce d’une contestation par Yaoundé ne signifie pas forcément un appel classique. Elle peut renvoyer à une procédure d’annulation ou à une contestation de l’exécution, selon les moyens juridiques retenus par l’État. Cette nuance compte, parce qu’elle change la stratégie et le calendrier. Le registre du CIRDI et les règles de la Convention montrent bien que l’instance ne fonctionne pas comme une cour d’appel nationale.

Un chantier devenu affaire d’État

L’histoire d’Olembé commence bien avant la sentence. Le contrat initial de construction du stade avait été attribué à Piccini pour 163 milliards de francs CFA, selon plusieurs publications camerounaises de l’époque. Le site a ensuite connu des révisions de marché, puis un changement d’entreprise avec l’arrivée de Magil pour achever certains lots. Le gouvernement avait justifié des montages financiers supplémentaires pour terminer l’ouvrage, ce qui a nourri un enchaînement de contentieux entre l’État, l’ancien titulaire et le repreneur.

Le dossier a aussi été marqué par des épisodes très visibles pendant la CAN. Le stade d’Olembé a accueilli le match d’ouverture du tournoi, puis une demi-finale et la finale. Mais il a aussi été associé à l’incident du 24 janvier 2022, lorsque des mouvements de foule avant Cameroun-Comores ont fait des victimes, selon la CAF qui avait ouvert une enquête et dépêché son secrétaire général au chevet des blessés. Ce précédent a durablement abîmé le récit d’un stade censé incarner la réussite organisationnelle.

Sur le terrain politique, le sujet touche à la fois la présidence, les ministères techniques et l’image de l’État. Dans des dossiers de ce type, la question n’est pas seulement de savoir qui a construit quoi. Elle porte aussi sur la chaîne de décision, la capacité de suivi des contrats publics et la gestion du risque juridique. Les autorités doivent composer avec un double impératif : défendre les finances publiques et éviter que l’impression d’improvisation ne s’installe.

Ce que cela change pour les finances publiques et pour le football

Pour les finances publiques, la sentence ajoute une charge à un dossier déjà coûteux. Olembé n’est plus seulement un chantier sportif : c’est un actif public qui a absorbé plusieurs enveloppes contractuelles et qui continue de générer des dépenses juridiques. Même si le montant final contesté varie selon les lectures et les reprises médiatiques, la version la plus documentée de la sentence tourne autour de 51,5 milliards de francs CFA. C’est un niveau suffisamment élevé pour peser dans un budget national, surtout lorsqu’il s’ajoute à d’autres arbitrages et à d’autres ouvrages inachevés.

Pour le football camerounais, le symbole est plus délicat encore. Le stade reste une infrastructure utile, visible, moderne, mais il porte désormais une mémoire administrative lourde. Au lieu d’être seulement un lieu de jeu, il est devenu un cas d’école sur la gouvernance des grands travaux. Cela peut influencer les futurs appels d’offres, la manière de structurer les garanties contractuelles et la vigilance des partenaires étrangers lorsqu’ils approchent des marchés publics camerounais.

Le contraste est net entre la capitale politique, Yaoundé, où se concentrent les arbitrages et les décisions, et les usages ordinaires du stade par les supporters, les clubs et les organisateurs d’événements. Dans la vie quotidienne, la population retient surtout l’équipement. Dans les bureaux, ce sont les pénalités, les clauses de résiliation, la compétence du tribunal et le risque d’annulation qui dominent. Cette dissociation explique pourquoi un même ouvrage peut être perçu comme une fierté sportive et comme un passif budgétaire.

Une affaire à suivre au-delà des frontières camerounaises

Le dossier Olembé résonne aussi à l’échelle africaine. Plusieurs États du continent investissent dans de grands stades, des routes, des ports ou des infrastructures énergétiques avec des partenaires internationaux. À chaque fois, la même question revient : comment sécuriser l’exécution sans transformer le projet en contentieux interminable ? Pour les gouvernements de la CEMAC comme pour d’autres espaces régionaux, la réponse passe par des contrats mieux verrouillés, un suivi technique plus rigoureux et une gestion plus transparente des avenants.

Dans l’immédiat, le point de vigilance est juridique. Si l’État camerounais engage une procédure de contestation, il faudra voir sur quel fondement exact elle repose et quel calendrier le CIRDI retiendra. Si, au contraire, la sentence entre dans sa phase d’exécution, le gouvernement devra arbitrer entre paiement, négociation et éventuels mécanismes de règlement. Dans les deux cas, Olembé restera un symbole : celui d’un projet qui devait célébrer une CAN et qui raconte désormais, à sa manière, les fragilités de la commande publique africaine quand le suivi contractuel faiblit.