Quand la pluie manque ou déborde, ce sont les villages, les ports et les barrages qui encaissent

À Madagascar, El Niño n’est jamais une simple affaire de météo lointaine. Sur la Grande Île, un excès de chaleur dans le Pacifique peut se traduire, très concrètement, par des récoltes plus fragiles, des coupures d’eau plus longues et des écosystèmes côtiers sous tension. Les effets ne se lisent pas seulement dans les bilans climatiques. Ils se voient dans les marchés, les écoles, les dispensaires et les zones de pêche.

Le contexte rend la menace plus lourde encore. Madagascar est un État insulaire de l’océan Indien, membre de la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, qui regroupe 16 pays. Antananarivo doit donc composer avec des chocs qui dépassent la seule échelle nationale et touchent aussi les chaînes régionales d’approvisionnement, la sécurité alimentaire et la mobilité des populations.

Des prévisions contrastées du nord au sud, avec un pays déjà très exposé

Le scénario annoncé pour 2023 était clair : un El Niño fort devait accentuer les contrastes climatiques sur l’ensemble de Madagascar. Les projections humanitaires faisaient état de pluies souvent inférieures à la normale dans le centre et le sud, tandis que le nord risquait au contraire des épisodes de pluies diluviennes et d’inondations. Ce n’est pas une surprise isolée. La WMO avait déjà confirmé, au 4 juillet 2023, l’installation des conditions El Niño et averti qu’un événement au moins modéré devait se poursuivre sur la deuxième moitié de l’année, avec un potentiel de perturbations climatiques marquées. En octobre 2023, l’organisation parlait même d’une forte probabilité de maintien de l’épisode durant l’hiver boréal.

Sur le terrain, les effets attendus recoupaient des vulnérabilités anciennes. FEWS NET indiquait en août 2023 que les conditions El Niño allaient probablement réduire les pluies dans le sud de Madagascar, retarder le démarrage de la saison des pluies et peser sur les revenus des ménages pauvres qui vivent surtout du travail agricole saisonnier. Le même diagnostic décrivait des récoltes et des stocks déjà sous pression dans le Grand Sud.

Cette fragilité n’a rien d’abstrait. Dans le sud et le sud-est, les chocs climatiques répétés ont déjà touché des millions de personnes. Des analyses du FMI et de l’UNICEF relevaient que le pays faisait face à une insécurité alimentaire chronique, aggravée par les sécheresses, les cyclones et les épisodes de pluies extrêmes. Le rapport du FMI sur les chocs climatiques et l’insécurité alimentaire à Madagascar rappelait qu’en 2022, plusieurs millions de personnes vivaient déjà une situation de forte vulnérabilité.

Les écosystèmes côtiers et l’énergie d’Antananarivo, deux lignes de front

À Madagascar, El Niño ne menace pas seulement les cultures. Il fragilise aussi des écosystèmes qui jouent un rôle économique et protecteur essentiel. Les mangroves et les récifs coralliens absorbent une partie de l’énergie des tempêtes, protègent les côtes contre la montée des eaux et servent de nurseries à des espèces marines importantes pour la pêche artisanale. WWF Madagascar souligne depuis plusieurs années que ces milieux sont centraux pour les moyens de subsistance des communautés littorales, ainsi que pour l’écotourisme et la résilience climatique.

Cette dimension est décisive parce qu’elle relie la météo à l’économie quotidienne. Quand les mangroves sont dégradées, les pêcheurs perdent une zone de reproduction pour les crabes et plusieurs espèces de poissons. Quand les récifs blanchissent ou se dégradent, la protection naturelle du littoral recule. Dans les villages côtiers, la perte d’un écosystème se traduit vite par une baisse de revenus, une alimentation moins variée et davantage de dépendance à l’aide extérieure.

Le risque est aussi énergétique. Le barrage hydroélectrique d’Andekaleka, dans la région d’Alaotra-Mangoro, alimente une part importante du réseau interconnecté d’Antananarivo. JIRAMA a elle-même reconnu que des incidents sur cette infrastructure avaient provoqué des coupures alternées dans la capitale. Dans un contexte de baisse possible des ressources en eau, un allongement de la période d’étiage peut donc peser sur l’approvisionnement électrique d’Antananarivo, avec des effets directs sur les ménages, les petites entreprises et les services publics.

Une réponse humanitaire encore trop courte face à l’ampleur des besoins

Au moment où la menace El Niño se renforçait, les Nations unies annonçaient un décaissement de 6 millions de dollars pour le Grand Sud afin d’anticiper une sécheresse sévère. Ce financement d’urgence s’ajoutait à un paysage déjà tendu par l’insécurité alimentaire. WFP indiquait plus récemment qu’au moins 1,7 million de personnes à Madagascar font face à une forte insécurité alimentaire, tandis que ses projections pour la période de soudure 2026-2027 anticipent encore une dégradation dans le Grand Sud si les chocs climatiques se répètent.

Pour la population, la question n’est pas seulement celle de l’aide d’urgence. Elle concerne la continuité de l’eau, de l’électricité, de l’école et de la production vivrière. Pour les autorités, l’enjeu est de mieux articuler les dispositifs nationaux avec les mécanismes régionaux de prévision et de réponse, notamment dans l’espace SADC, où Madagascar partage avec le Mozambique, le Malawi ou le Zimbabwe la même exposition aux chocs climatiques extrêmes. Les budgets de préparation mis en place par l’UNICEF et le PAM montrent qu’une approche d’anticipation coûte moins cher que la réparation après coup, mais elle reste encore insuffisante au regard de l’étendue des besoins.

Le cas malgache rappelle enfin une réalité panafricaine : le climat ne frappe jamais seul. Il agit sur l’agriculture, la santé, l’énergie, les ports, les routes et les filets de sécurité sociale. À l’échelle du continent, Madagascar illustre ce que beaucoup de pays côtiers et insulaires de l’océan Indien observent déjà : l’urgence n’est plus de découvrir ces risques, mais de les intégrer à la planification publique, aux investissements locaux et aux politiques régionales de résilience. La prochaine saison des pluies, le niveau des barrages et l’état des côtes diront si cette anticipation a été à la hauteur.