Durban, un site fermé devenu test de souveraineté énergétique

En Afrique du Sud, le débat sur le carburant ne se résume pas à une question industrielle. Il touche directement le coût du transport, la facture des entreprises et la stabilité des prix à la pompe. Dans un pays où une grande partie des produits pétroliers consommés arrive encore par bateau, chaque arrêt de raffinerie se traduit vite par une vulnérabilité supplémentaire.

Le retour du dossier SAPREF, dans la banlieue sud de Durban, illustre ce défi. Le site, longtemps l’un des plus importants du pays, a été arrêté en 2022 après les dégâts causés par les inondations dans le KwaZulu-Natal. Depuis, Pretoria cherche à reconstruire une chaîne locale plus robuste, à partir d’actifs déjà existants plutôt que d’un projet entièrement neuf.

Durban n’est pas un lieu anodin. La ville abrite un nœud portuaire majeur de l’océan Indien, stratégique pour les importations et les flux logistiques de l’Afrique australe. Pour l’économie sud-africaine, qui reste la première du continent, le dossier dépasse donc largement le seul périmètre du KwaZulu-Natal. Il touche aussi les chaînes d’approvisionnement de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, où le transport routier et les échanges intrarégionaux dépendent fortement du diesel et de l’essence.

Une relance en trois étapes, avec un objectif clair : réduire la dépendance

Le Central Energy Fund, holding public qui pilote des intérêts de l’État dans l’énergie, a présenté un plan en trois phases pour réutiliser les infrastructures du site de SAPREF. La première étape doit s’appuyer sur les réservoirs et les canalisations déjà en place afin de soutenir l’importation de produits raffinés et de générer des revenus transitoires. La logique est simple : éviter qu’un grand actif industriel reste sous-utilisé pendant que la reconstruction se prépare.

La deuxième phase prévoit la remise en état d’unités de raffinage capables de traiter environ 400 000 barils par jour. À terme, la troisième phase viserait 650 000 barils par jour. Si ce cap était atteint, la capacité totale de raffinage du pays pourrait quasiment tripler par rapport au niveau actuel mentionné dans le projet. Le CEF n’a cependant pas rendu public le calendrier précis ni le montage financier.

Cette ambition s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée. En 2024, le gouvernement sud-africain a validé la reprise par le CEF des actifs du périmètre SAPREF, à la suite d’un accord conclu avec bp Southern Africa et Shell Downstream South Africa. Ce transfert a ouvert la voie à une reprise publique de l’outil, au moment même où l’État cherchait à consolider sa sécurité d’approvisionnement.

Le dossier a aussi une dimension sociale. Quand une raffinerie s’arrête, les effets ne se limitent pas aux techniciens du site. Ils se répercutent sur les sous-traitants, le port, le transport et les petits commerces qui vivent de la chaîne logistique autour de Durban. Le projet de relance est donc aussi une tentative de préserver des emplois industriels et des revenus locaux, dans une province marquée par la fragilité des infrastructures après les catastrophes climatiques de 2022.

Le vrai enjeu : la sécurité d’approvisionnement, pas seulement la capacité installée

L’Afrique du Sud reste l’un des plus grands consommateurs de produits pétroliers raffinés d’Afrique subsaharienne. Pourtant, sa structure de raffinage s’est affaiblie. Les données officielles montrent qu’en 2022, 53 % de l’approvisionnement en produits pétroliers venait des importations, contre 42 % de production locale. Le pays dépend donc davantage du marché mondial que de son propre parc industriel.

Cette dépendance pèse sur les prix. Les produits raffinés importés sont exposés aux chocs mondiaux, aux coûts de fret et aux variations du change. Quand les routes énergétiques se tendent, l’effet se propage vite jusqu’aux ménages et aux industries. C’est précisément ce que le gouvernement veut limiter en restaurant une capacité locale crédible.

Le contexte est d’autant plus sensible que le pays ne dispose plus que de quelques installations en activité. Parmi elles figurent les raffineries opérées par Sasol et Astron Energy, avec une capacité combinée d’environ 208 000 barils par jour selon les éléments communiqués dans le débat public. À l’échelle d’un marché aussi vaste, ce niveau reste insuffisant pour absorber un choc d’approvisionnement prolongé.

Le retrait partiel de grands groupes internationaux du raffinage sud-africain a aussi changé le rapport de force. Les majors ont cédé des actifs jugés coûteux à moderniser, tandis que l’État a choisi de reprendre la main sur un segment devenu stratégique. Ce n’est pas seulement un mouvement industriel. C’est aussi une réponse politique à la question de la souveraineté énergétique, dans une économie où le carburant influence directement l’inflation et le transport de marchandises.

Ce que Durban peut dire au reste du continent

Le cas sud-africain dépasse ses frontières. En Afrique australe, plusieurs pays cherchent eux aussi à sécuriser leurs approvisionnements en carburants, soit par des infrastructures régionales, soit par des accords d’importation plus stables. La question n’est donc pas seulement de produire plus, mais de réduire la dépendance à quelques corridors maritimes et à quelques fournisseurs dominants.

À l’échelle continentale, le dossier renvoie à un débat plus large sur l’industrialisation. La Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, ne peut pas se limiter aux textes commerciaux. Elle suppose aussi des capacités physiques : ports, pipelines, dépôts, raffineries, routes et maintenance. Sans ces maillons, le commerce intra-africain reste exposé aux ruptures extérieures.

La relance de SAPREF sera donc observée bien au-delà de Durban. Les prochaines étapes attendues concernent le calendrier de reconstruction, le financement et la capacité réelle à remettre en service des unités sûres et rentables. Si le projet aboutit, il pourrait redevenir un marqueur de reprise industrielle. S’il échoue, il rappellera combien la dépendance énergétique coûte cher à une grande économie africaine.