Khartoum, cible stratégique d’une guerre qui s’enlise
À Khartoum, la guerre ne se joue plus seulement au canon. Elle se déplace aussi dans le ciel, avec des drones capables de frapper vite, loin et sans prévenir. Pour les habitants de la capitale soudanaise, mais aussi d’Omdurman et de Bahri, cela signifie une chose simple : même les zones censées être tenues par l’armée restent exposées à des attaques soudaines et imprévisibles.
Le Soudan est entré dans sa troisième année de guerre depuis avril 2023, dans un conflit opposant les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, un groupe paramilitaire puissant. L’armée contrôle désormais Khartoum depuis mars 2025, mais ce retour militaire dans la capitale n’a pas mis fin aux frappes. Au contraire, la région de Khartoum est redevenue un front sensible, parce qu’elle concentre les institutions, les infrastructures électriques et les bases militaires les plus symboliques du pays.
Trois jours d’escalade et une capitale sous pression
Le 10 septembre, les forces armées soudanaises ont affirmé avoir intercepté trois drones visant des bâtiments gouvernementaux à Khartoum. D’autres appareils ont tenté d’atteindre la base militaire de Wadi Sayidna, à Omdurman, l’une des principales positions militaires de la zone capitale. Selon les mêmes informations, un drone tombé sur une maison à Karari, près d’Omdurman, a fait quatre morts et plusieurs blessés. Ces éléments restent attribués à l’armée, qui dit avoir neutralisé la plupart des engins avant leur impact.
Cette séquence s’inscrit dans une montée en intensité déjà visible les 8 et 9 septembre dans le Kordofan du Nord. À Um Rawaba, une frappe de drone attribuée aux Forces de soutien rapide a touché le complexe judiciaire de la ville. Des sources locales et des groupes médicaux ont fait état d’au moins 13 morts et d’une vingtaine de blessés, tandis que des témoins ont décrit un lieu bondé de civils venus effectuer des démarches administratives et judiciaires. Le 9 septembre, à El-Obeïd, l’université des sciences a été détruite lors d’une autre attaque, et le gardien de l’établissement a été tué.
Dans le même temps, l’armée a elle aussi eu recours aux drones. Des frappes ont visé des positions et des dépôts d’armes des Forces de soutien rapide à Nyala, capitale du Darfour du Sud. Deux civils y ont été tués, selon les informations disponibles. Cette logique symétrique est désormais centrale dans la guerre soudanaise : les deux camps utilisent les drones pour contourner les lignes de front, frapper des objectifs militaires, mais aussi peser sur les villes, les services publics et le moral de l’adversaire.
Ce que révèlent les drones : une guerre plus large que le champ de bataille
L’usage croissant des drones change la nature du conflit. Il réduit le coût politique des frappes, augmente la portée des attaques et complique la défense des villes. À Khartoum, une base aérienne, une sous-station électrique ou un bâtiment gouvernemental peuvent être visés sans combat direct au sol. En pratique, cela fragilise la reprise des services essentiels, freine la reconstruction et maintient une pression constante sur les populations déjà déplacées.
Les chiffres humanitaires donnent l’ampleur du choc. L’ONU indiquait déjà en 2025 que près de 12 millions de personnes avaient été déplacées par la guerre, à l’intérieur du Soudan et au-delà des frontières. En 2026, les Nations unies décrivent toujours le Soudan comme la plus grande crise de déplacement au monde, avec près de neuf millions de déplacés internes et des besoins humanitaires toujours plus lourds. Le pays fait face à des famines localisées, à un système de santé sous tension et à des infrastructures régulièrement touchées par les combats.
Le bilan humain des frappes de drones est lui aussi lourd. En juin 2026, le haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a indiqué que plus de 1 000 civils avaient été tués par des frappes de drones pendant les cinq premiers mois de l’année. Quelques semaines plus tard, la mission d’enquête des Nations unies a estimé que les soutiens extérieurs, les livraisons d’armements et les réseaux d’approvisionnement avaient accéléré cette guerre aérienne, au point que certaines attaques pourraient relever de crimes de guerre. Cette lecture ne vient pas seulement de l’extérieur : des groupes civils soudanais demandent aussi d’étendre l’embargo sur les armes à tout le pays, et non plus au seul Darfour.
Pour la population, l’effet est immédiat. Les civils paient dans les quartiers, les marchés, les tribunaux, les universités et les services publics. Pour les belligérants, l’enjeu est militaire et politique. Contrôler Khartoum, c’est contrôler le centre symbolique de l’État. Tenir Nyala ou El-Obeïd, c’est conserver des points d’appui régionaux, des routes d’approvisionnement et des relais de puissance. Dans un pays immense, la guerre se fragmente ainsi en plusieurs théâtres, du Nil au Darfour, avec des conséquences différentes selon les régions.
La dimension régionale est tout aussi importante. Le conflit soudanais déborde vers le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie et la mer Rouge, et il pèse sur les équilibres de la Corne de l’Afrique. L’Union africaine, l’IGAD et plusieurs médiations internationales continuent de chercher une sortie de crise, mais la logique militaire reste dominante. À court terme, il faudra surveiller la capacité des acteurs à maintenir les lignes de front autour de Khartoum, l’évolution des combats au Kordofan et la pression diplomatique autour des enquêtes de l’ONU et de l’embargo sur les armes.