L’Algérie veut sortir du réflexe pétrolier sans rompre avec lui
À Alger, la diversification économique n’est plus un slogan de circonstance. C’est une nécessité de gestion. Quand les revenus des hydrocarbures fléchissent, tout l’équilibre budgétaire se tend. Quand l’activité hors pétrole et gaz accélère, au contraire, l’État respire un peu plus. C’est cette bascule, encore incomplète, que l’Algérie cherche à consolider.
Le pays reste très exposé aux cycles énergétiques. Selon le Fonds monétaire international, les hydrocarbures pèsent encore lourd dans les exportations et dans les recettes publiques. Mais la dynamique hors hydrocarbures a mieux résisté en 2024 et au premier semestre 2025, portée par l’investissement, l’industrie, l’agriculture et certains services. La Banque d’Algérie a relevé que le produit intérieur brut nominal a atteint 35 788 milliards de dinars en 2024, contre 33 638 milliards un an plus tôt. Dans le même temps, la croissance hors hydrocarbures a été l’un des moteurs les plus solides de l’économie.
Ce mouvement s’inscrit dans un cadre régional plus large. L’Algérie appartient à l’Union africaine et a formellement engagé sa participation à la Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, qui doit faciliter les échanges entre pays du continent. Le pays a aussi accueilli à Alger l’Intra-African Trade Fair 2025, vitrine de l’intégration commerciale africaine. Pour un pays dont les exportations restent concentrées, l’enjeu est clair : transformer son marché intérieur et ses capacités industrielles en levier continental, pas seulement en moteur domestique.
Des progrès mesurables, mais une dépendance encore lourde
Les chiffres récents confirment une amélioration réelle. La Banque mondiale a indiqué que le PIB hors hydrocarbures avait progressé de 4,8 % en 2024. Elle a aussi signalé une croissance hors hydrocarbures de 5,4 % au premier semestre 2025. L’ONS, relayé par la presse publique algérienne, a de son côté fait état d’une croissance économique de 3,9 % au deuxième trimestre 2025, avec un PIB porté par la vigueur des activités non pétrolières. Autrement dit, la croissance ne vient plus seulement du baril ou du gaz. Elle est de plus en plus tirée par la demande intérieure et par des secteurs productifs non énergétiques.
Le gouvernement mise sur plusieurs relais. L’agroalimentaire, l’industrie manufacturière, les infrastructures et les mines occupent une place centrale dans les politiques publiques. Le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a, à plusieurs reprises, présenté les exportations hors hydrocarbures comme un axe stratégique, en particulier pour les produits industriels, les engrais, le ciment et certains produits agricoles. Le Conseil national consultatif pour la promotion des exportations a lui aussi été mobilisé pour faire monter en gamme l’offre exportable.
Cette stratégie répond à un constat simple : l’Algérie a encore une économie fortement concentrée. L’IMF note que les hydrocarbures représentent toujours l’essentiel des exportations et une part majeure des recettes budgétaires. En juin 2025, l’institution a confirmé que l’activité hors hydrocarbures restait robuste, mais elle a aussi rappelé que le budget avait fortement dérapé en 2024, sous l’effet de recettes énergétiques plus faibles et de dépenses publiques élevées. En septembre 2026, l’IMF a même estimé que le déficit budgétaire avait encore atteint 10,5 % du PIB en 2025, tandis que la dette publique montait à 52,1 % du PIB.
C’est là que se trouve le cœur du défi algérien. La diversification produit de la croissance, mais elle ne réduit pas encore assez vite la vulnérabilité extérieure. Quand les recettes énergétiques baissent, l’investissement public ralentit, le budget se tend et le financement des importations devient plus sensible. Le pays a bien accru ses exportations hors hydrocarbures depuis plusieurs années, mais elles restent modestes au regard de la taille de l’économie. Le FMI indiquait en 2025 qu’elles ne représentaient encore qu’environ 2 % du PIB en 2023.
Ce que cette mutation change pour l’économie réelle
La diversification ne touche pas tout le monde de la même manière. Pour les pouvoirs publics, elle offre une marge de manœuvre budgétaire et politique. Pour les entreprises, elle ouvre des débouchés nouveaux, mais dans un environnement encore marqué par des contraintes administratives, un accès au foncier industriel parfois lent et un financement qui reste dominé par le secteur bancaire public. Pour les ménages, elle peut signifier davantage d’emplois dans l’industrie, l’agriculture de transformation, la logistique et les services. Mais ces effets demandent du temps. Ils dépendent aussi de la capacité à faire émerger un tissu de petites et moyennes entreprises exportatrices.
Le contexte international renforce cette urgence. L’Europe, principal débouché historique, durcit progressivement certaines règles environnementales et commerciales. Le FMI rappelait déjà que les exportations algériennes hors hydrocarbures pourraient être touchées par les ajustements carbone et par la concurrence régionale. Dans ce cadre, la montée en compétence des filières locales devient déterminante. L’objectif n’est pas seulement d’exporter plus. Il faut exporter mieux, avec davantage de valeur ajoutée et davantage d’intégration locale.
Sur le terrain, les progrès sont visibles dans certaines branches. Les engrais, la sidérurgie, le ciment, les matériaux de construction et quelques productions agroalimentaires ont déjà commencé à trouver leur place hors du marché intérieur. Cela ne fait pas encore une économie décarbonée ou totalement indépendante des hydrocarbures. Mais cela dessine une autre base productive. Pour un pays de la taille de l’Algérie, avec son marché intérieur, ses capacités logistiques et sa position entre Méditerranée, Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, ce socle peut devenir un atout régional.
Une trajectoire algérienne qui compte au niveau africain
La portée dépasse les frontières d’Alger. Si l’Algérie parvient à stabiliser une croissance moins dépendante des hydrocarbures, elle renforcera sa place dans les échanges africains et méditerranéens. Ce type de transition intéresse aussi les pays du continent qui cherchent à convertir des rentes de matières premières en capacités industrielles. Le cas algérien montre qu’une diversification n’est ni instantanée ni linéaire. Elle demande des investissements publics, un secteur privé plus compétitif et une ouverture commerciale mieux maîtrisée.
Les prochains mois seront donc décisifs. Il faudra suivre la tenue des exportations hors hydrocarbures, l’évolution du déficit, la trajectoire de la dette et la place réelle des secteurs productifs dans la croissance. L’Algérie n’a pas encore tourné la page des hydrocarbures. Mais elle a clairement engagé la suivante. Et, dans une Afrique qui cherche à créer plus de valeur chez elle, cette séquence compte bien au-delà de ses frontières.