Une place boursière qui distribue, mais qui échange peu
À Douala, la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale ne raconte pas la même histoire selon le compartiment que l’on regarde. D’un côté, les titres obligataires ont continué à verser des revenus importants aux épargnants. De l’autre, les volumes échangés sont restés modestes. Cette tension dit beaucoup du marché financier sous-régional : il finance, il rémunère, mais il reste encore étroit.
La BVMAC est la place commune aux six pays de la CEMAC : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Centrafrique et Tchad. Elle se trouve à Douala et s’inscrit dans un espace monétaire où la BEAC conduit la politique monétaire, tandis que la CEMAC cherche à approfondir l’intégration économique. Dans ce cadre, la bourse régionale joue un rôle précis : attirer l’épargne locale et la transformer en financement pour les États et les entreprises.
Les chiffres de 2025 confirment la domination de la dette cotée
Sur l’exercice 2025, le compartiment obligataire a concentré l’essentiel des revenus distribués aux investisseurs. Le rapport de la BVMAC repris dans une étude régionale du ministère camerounais de l’Économie indique des paiements de coupons et d’échéances de 99,7 milliards FCFA, contre 77,2 milliards FCFA en 2024. La hausse ressort donc autour de 28 %, ce qui confirme la montée en puissance des remboursements et intérêts versés aux détenteurs de titres de dette.
Dans le même temps, les actionnaires des six sociétés cotées ont reçu 3,415 milliards FCFA de dividendes, contre 2,831 milliards FCFA un an plus tôt. La progression est réelle, à environ 20,6 %, mais elle reste sans commune mesure avec les revenus obligataires. Au total, la rémunération versée aux détenteurs d’actions et d’obligations a atteint près de 103 milliards FCFA en 2025, et les obligations en ont représenté l’immense majorité.
Ce déséquilibre n’a rien d’exceptionnel sur une place encore jeune. Il montre cependant une vérité simple : en Afrique centrale, la dette cotée reste le principal moteur de distribution de cash aux investisseurs, alors que le marché actions conserve un rôle plus limité. Le rendement immédiat penche donc vers les obligations, quand l’exposition au capital reste dépendante de la rentabilité des entreprises cotées.
Un compartiment obligataire plus rentable pour l’investisseur, mais moins actif
Le paradoxe vient de là. Les revenus obligataires ont augmenté alors même que l’activité du marché de la dette s’est repliée. L’encours total des obligations cotées est tombé à 1 305,31 milliards FCFA à fin 2025, contre 1 490,79 milliards FCFA fin 2024, soit une baisse de 12,44 %. Selon le rapport, ce recul s’explique surtout par les amortissements qui ont dépassé les nouvelles émissions admises.
Les échanges ont, eux aussi, reculé. La valeur des transactions obligataires est passée sous le seuil de 13 milliards FCFA sur l’année, selon les synthèses de marché consultées, tandis que le volume échangé a diminué. Autrement dit, les investisseurs ont reçu davantage de coupons, mais ils ont moins fait circuler les titres sur le marché secondaire. La hausse des revenus ne signifie donc pas une meilleure liquidité. Elle traduit d’abord le calendrier de remboursement et de paiement prévu lors des émissions.
Cette distinction est importante pour les épargnants. Un coupon élevé ne garantit pas un marché profond. Sur la BVMAC, un investisseur peut toucher des intérêts réguliers tout en restant face à un marché peu animé, où il n’est pas toujours simple d’acheter ou de revendre rapidement un titre au prix souhaité. C’est l’un des nœuds structurels de la place boursière régionale.
Les actions se redressent, mais sur une base encore réduite
À l’inverse, le compartiment actions a donné quelques signaux plus favorables en 2025. La capitalisation boursière globale a progressé à 477,75 milliards FCFA, contre 442,60 milliards FCFA fin 2024. La capitalisation flottante a aussi augmenté, à 69,57 milliards FCFA. Le nombre de sociétés cotées est resté stable à six, ce qui rappelle combien le périmètre du marché demeure étroit.
L’activité de négociation s’est améliorée. Le rapport de marché relève une hausse des actions échangées, des transactions et de la valeur des opérations. L’indice BVMAC All Share Index a terminé l’année à 1 074,33 points, avec un redressement au second semestre. Mais cette embellie reste concentrée sur quelques valeurs, notamment dans l’agro-industrie et la banque, ce qui limite la portée de la reprise.
Pour les entreprises cotées, ce rebond compte. Une capitalisation en hausse améliore la visibilité et peut faciliter de futures levées de fonds. Pour les petits porteurs, en revanche, la liquidité reste faible et les écarts de prix peuvent demeurer importants. La place boursière progresse donc, mais elle ne change pas encore d’échelle.
Ce que cette évolution dit de la finance régionale
La BVMAC reflète l’état de la finance en Afrique centrale : une base d’émetteurs encore réduite, une domination des emprunts souverains et un marché secondaire qui peine à s’animer durablement. Le rapport 2025 indique d’ailleurs que l’encours obligataire reste massivement tiré par les titres publics, même si les obligations d’entreprises gagnent un peu de terrain. Cette configuration rassure les investisseurs prudents, mais elle limite la diversification de l’offre.
Pour les États de la CEMAC, l’enjeu est double. D’un côté, la cote régionale permet de lever des ressources à moyen et long terme sans dépendre uniquement des banques. De l’autre, elle impose un effort de crédibilité, de transparence et de régularité dans les calendriers de remboursement. Le marché obligataire reste donc utile à la trésorerie publique, mais il devient aussi un test de confiance pour les finances souveraines.
Pour les entreprises, la question est différente. Tant que la cote reste peu fournie, le marché actions ne jouera qu’un rôle limité dans le financement des sociétés privées. Or, une place boursière solide a besoin d’un double moteur : de la dette pour la profondeur, et des actions pour la prise de risque, l’innovation et la croissance des capitaux propres. C’est précisément cet équilibre que la BVMAC cherche encore à construire.
À l’échelle continentale, le sujet dépasse la seule Afrique centrale. Les marchés financiers africains avancent souvent par contraste : certaines places gagnent en liquidité, d’autres consolident d’abord leur base institutionnelle. La BVMAC, elle, montre qu’une bourse régionale peut déjà distribuer des revenus significatifs, tout en restant un marché encore peu profond. Le prochain rendez-vous à surveiller est donc moins un grand chiffre qu’une tendance : davantage de sociétés cotées, davantage de titres négociables et davantage de circulation réelle de l’épargne dans l’espace CEMAC.