Une monnaie ne se décrète pas deux fois
Au Zimbabwe, le débat monétaire reste plus qu’un sujet technique. Il touche directement l’épargne, les salaires, les prix et la confiance. Après plusieurs changements de cap, beaucoup de Zimbabwéens ont appris à privilégier le dollar américain pour se protéger des secousses de la monnaie locale. Dans ce contexte, passer trop vite à une monnaie unique adossée au ZiG pourrait rouvrir de vieilles blessures économiques, au moment même où Harare cherche à consolider une stabilité encore récente.
Le Zimbabwe évolue toujours dans un cadre monétaire hybride. Les autorités ont prolongé l’usage des devises étrangères jusqu’en 2030, tout en préparant une montée en puissance du ZiG, lancé en avril 2024 et présenté comme une monnaie structurée, adossée à l’or et à d’autres actifs. La Banque centrale zimbabwéenne affirme, dans son plan stratégique 2026-2030, que la transition vers une mono-monnaie doit rester graduelle, tirée par le marché et adossée à une stabilité macroéconomique durable.
Le rappel à la prudence venu de Washington
Le 4 septembre 2026, la Banque mondiale a estimé dans son rapport sur la croissance et l’emploi au Zimbabwe qu’un basculement trop rapide vers le ZiG comme seule monnaie comporterait un risque de dédollarisation prématurée. L’institution juge qu’après des changements monétaires répétés, la crédibilité d’une devise locale se reconstruit lentement. Elle met en garde contre un scénario déjà observé par le passé : fuite vers les devises étrangères, aggravation du marché parallèle et retour des tensions sur les prix.
Cette lecture rejoint, sur un point essentiel, celle du FMI, qui souligne dans ses travaux récents que le gouvernement a annoncé un passage à un système mono-monnaie à l’horizon 2030, tout en rappelant que la dollarisation reste élevée et que les précédentes mesures de contrainte ont parfois renforcé l’informalité. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir quelle monnaie circulera. Elle est de savoir si les ménages, les entreprises et les banques feront assez confiance au ZiG pour y garder leur épargne et y fixer leurs contrats.
Un passé monétaire qui pèse encore sur Harare
Le souvenir de l’hyperinflation de 2008 reste central dans la lecture zimbabwéenne du dossier. À l’époque, la monnaie nationale avait perdu toute crédibilité. Le pays avait ensuite abandonné son dollar local en 2009 au profit du dollar américain. Plus tard, en 2019, Harare avait tenté de réintroduire une monnaie nationale, sans succès durable. C’est ce passé qui explique la prudence des ménages, des commerçants et des entreprises face à toute nouvelle promesse de souveraineté monétaire.
La Banque mondiale souligne aussi que la stabilisation observée ces deux dernières années repose sur des appuis fragiles : des prix favorables de l’or et du platine, de bonnes récoltes de tabac et des transferts d’argent de la diaspora. Si ces flux ralentissent, la marge de manœuvre se réduit vite. C’est pourquoi l’institution appelle Harare à maintenir la discipline budgétaire, à rester prudent sur la création monétaire et à accélérer le règlement des arriérés de dette extérieure.
Dette, investissement et crédibilité régionale
Le dossier monétaire ne peut pas être séparé du dossier de la dette. En août 2026, les autorités zimbabwéennes ont annoncé la mise en place d’un nouveau groupe consultatif sur la dette, avec la France et le Royaume-Uni comme coprésidents, pour accompagner la restructuration d’une dette extérieure et d’arriérés évalués à 21,3 milliards de dollars par les autorités. Ce chantier compte, car aucun système monétaire ne tient longtemps sans accès crédible au financement, aux réserves et à l’investissement privé.
Pour les entreprises zimbabwéennes, la priorité reste la prévisibilité. Pour les ménages, c’est la protection du pouvoir d’achat. Pour l’État, c’est la capacité à ancrer une monnaie nationale sans provoquer une nouvelle ruée vers les devises. Dans une économie fortement dollarisée, où les comptes en devises étrangères pèsent encore plus de 83 % de la masse monétaire selon les données citées dans le rapport, la moindre décision mal calibrée peut se traduire par une nouvelle hausse des prix sur le marché informel et par une pression accrue sur les revenus fixes.
Ce que l’Afrique australe observe de près
Le Zimbabwe n’est pas un cas isolé dans la région SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe. Son expérience compte pour les pays qui cherchent à renforcer leurs monnaies après des épisodes d’instabilité. La séquence zimbabwéenne rappelle une leçon simple : la souveraineté monétaire ne vaut que si elle s’accompagne de confiance, de réserves suffisantes, d’une politique budgétaire cohérente et d’un calendrier lisible. À Harare, le vrai test n’est donc pas la date de 2030. C’est la capacité des autorités à faire du ZiG une monnaie acceptée, utilisée et conservée, sans forcer le tempo.