Quand une convocation judiciaire devient un test pour la presse

En Tunisie, une affaire de blanchiment présumé a vite dépassé le cadre d’un dossier individuel. Depuis l’interpellation du journaliste Mohamed Yousfi, rédacteur en chef d’Al Qatiba, une partie de la profession voit dans cette procédure un signal envoyé à l’ensemble des rédactions qui travaillent sur les sujets sensibles, de l’eau aux finances publiques.

Le débat touche un point central : qui peut encore enquêter librement quand les journalistes sont convoqués par des structures spécialisées dans les crimes financiers complexes ? En Tunisie, où la liberté de la presse a reculé ces dernières années, cette question se pose avec d’autant plus d’acuité que plusieurs médias et syndicats décrivent un climat d’autocensure et de peur.

Un pays sous tension autour de l’eau, de la justice et de l’information

Le contexte tunisien compte. Le gouvernement a fait de la gestion de l’eau un dossier prioritaire, en liant explicitement sécurité hydrique, sécurité alimentaire et souveraineté nationale. En juin 2026, la Primature a présenté un ensemble de mesures pour sécuriser l’eau potable, moderniser les réseaux et renforcer la gestion du secteur, au moment où les tensions hydriques restent fortes dans plusieurs régions du pays.

Cette priorité publique a aussi un angle journalistique évident. Couvrir les pénuries, les coupures, les choix budgétaires ou la gouvernance des infrastructures relève de l’intérêt général. Or RSF a signalé, à l’été 2026, plusieurs entraves touchant des journalistes qui couvraient justement des sujets d’intérêt public en Tunisie, notamment autour de l’eau et des mobilisations sociales.

Dans le même temps, les autorités tunisiennes continuent de défendre une lecture sécuritaire de certains dossiers. Le président Kaïs Saïed a plusieurs fois mis en avant des actes de sabotage supposés sur les réseaux d’eau et d’électricité, montrant à quel point la question hydrique est devenue un terrain politique autant qu’administratif.

Ce que l’on sait de l’interpellation de Mohamed Yousfi

Selon l’agence Tunis Afrique Presse, reprise par plusieurs médias tunisiens, Mohamed Yousfi a été placé en garde à vue dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 septembre 2026, sur instruction du juge d’instruction du pôle judiciaire économique et financier. La source judiciaire citée évoque des soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent, ainsi que d’autres qualifications liées à un groupe organisé et à l’usage de facilités liées à l’activité professionnelle.

Le journaliste devait participer à une émission de radio sur les politiques de l’eau lorsqu’il a été arrêté devant les locaux d’Express FM à Tunis, la capitale. RSF précise qu’il a ensuite été conduit à la brigade centrale spécialisée dans les crimes financiers complexes, à l’Aouina, avant son placement en garde à vue.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens a dénoncé une procédure inquiétante. Il affirme que l’audition a porté aussi sur la ligne éditoriale d’Al Qatiba, ce qui alimente les soupçons d’un usage de la justice pour interroger le travail même du média. Le syndicat a demandé la libération immédiate du journaliste et le respect de ses garanties procédurales.

Une mobilisation s’est ensuite tenue devant le pôle judiciaire économique et financier à Tunis, avec des journalistes, des militants et des membres de la société civile. Le rassemblement a transformé une affaire judiciaire en démonstration collective de solidarité professionnelle.

Des effets concrets sur les rédactions, mais aussi sur le droit du public à savoir

Le cas Yousfi ne concerne pas seulement un journaliste. Il touche l’équilibre entre enquête économique, liberté d’expression et capacité des médias à traiter des sujets de gouvernance. Dans une conjoncture où la justice est perçue par plusieurs acteurs comme de plus en plus intrusive dans le champ médiatique, chaque arrestation de ce type peut produire un effet dissuasif bien au-delà de la personne visée.

Pour les rédactions indépendantes, l’enjeu est immédiat. Elles travaillent souvent avec des moyens limités, dans un paysage médiatique fragilisé par la crise économique. Pour les citoyens, surtout en zone urbaine populaire comme dans les régions déjà touchées par les pénuries, le risque est plus large : moins d’enquêtes, moins de contre-pouvoir, moins d’informations vérifiées sur l’eau, les dépenses publiques ou la gestion des ressources.

La question n’est donc pas seulement juridique. Elle est institutionnelle. Quand un journaliste est soupçonné d’infractions financières, la justice doit évidemment instruire. Mais quand la procédure s’accompagne d’interrogatoires sur le contenu éditorial, le doute s’installe sur la frontière entre contrôle légal et pression politique. C’est là que se joue la confiance dans l’État de droit.

Une affaire tunisienne qui dépasse Tunis

À l’échelle nord-africaine, le dossier résonne au-delà de la Tunisie. RSF situe le pays à la 137e place sur 180 dans son classement 2026, en baisse par rapport à 2025, et souligne que l’instrumentalisation de la justice contre les journalistes s’inscrit dans une tendance régionale préoccupante. La Tunisie reste souvent présentée comme l’un des espaces les plus ouverts du Maghreb depuis 2011 ; justement, chaque recul y est observé de près, car il peut servir de précédent.

Au niveau continental, le sujet touche aussi la façon dont l’Union africaine, les organisations de défense des droits et les rédactions africaines pensent la liberté de la presse : non comme une abstraction, mais comme une condition du contrôle citoyen sur les ressources, les services publics et les choix économiques. En Tunisie, le prochain point d’attention restera l’évolution de la procédure judiciaire, la situation de Mohamed Yousfi et la capacité des organisations professionnelles à maintenir un espace d’expression ouvert.