Connecter les villages, au-delà des cartes de couverture
En Algérie, la question n’est plus seulement de savoir qui possède un téléphone. Elle porte désormais sur la qualité réelle de la connexion, sur le prix des usages et sur la capacité de l’État à atteindre les localités que les opérateurs desservent mal quand la densité de population est trop faible pour rentabiliser un réseau. Dans un pays où 77,4 % des habitants utilisaient Internet en 2024 selon l’Union internationale des télécommunications, le défi n’est plus l’existence du réseau, mais l’égalité d’accès entre Alger, les grandes villes de l’intérieur et les zones plus isolées.
Le sujet dépasse aussi le seul secteur des télécoms. À Alger, la transformation numérique est présentée comme un pilier de la modernisation de l’administration, avec le portail national Dzair Digital Services, officiellement lancé cette année et conçu comme un guichet unique pour les services publics. Autrement dit, la couverture mobile devient un maillon de la réforme de l’État, pas seulement un sujet d’ingénierie réseau.
Une adjudication pour 3 000 localités
L’Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques a lancé, le 7 septembre 2026, une adjudication par appel à la concurrence pour sélectionner un ou plusieurs opérateurs chargés de couvrir 3 000 localités à faible densité de population par un réseau public mobile. L’appel s’adresse aux opérateurs titulaires de licences, parmi lesquels figurent les acteurs déjà présents sur le marché algérien. Le financement sera assuré par l’État, via le mécanisme du service universel des communications électroniques, et les opérateurs retenus disposeront d’un délai maximal de 18 mois pour exécuter le projet.
Le cadrage juridique n’est pas nouveau. En Algérie, le service universel des communications électroniques désigne un ensemble minimal de services accessibles à tous, à des tarifs abordables, sur tout le territoire. Le dispositif s’appuie sur un fonds dédié et sur des cahiers des charges approuvés par voie réglementaire. Ce point compte, car il montre que l’extension de la couverture n’est pas laissée au seul arbitrage commercial des opérateurs.
L’initiative s’inscrit dans une séquence déjà engagée. Les autorités algériennes achèvent un programme précédent de couverture 4G dans 1 400 localités réparties sur les 58 wilayas du pays. Le nouveau chantier élargit donc l’échelle et vise des communes encore plus petites, souvent en marge des calculs de rentabilité privée.
Ce que disent les chiffres sur la fracture numérique
Les données de l’UIT montrent que l’Algérie dispose déjà d’une couverture mobile très élevée. En 2024, 99,1 % de la population était couverte par la 4G, et la couverture 2G atteignait presque l’universalité. Mais la couverture technique ne dit pas tout. Le même jeu de données rappelle que 23 % de la population algérienne n’utilisait pas Internet en 2024. Cela confirme l’écart classique entre disponibilité du réseau et usage réel.
Cette nuance est centrale. Dans les zones rurales, le problème n’est pas seulement l’antenne la plus proche. Il tient aussi au coût des terminaux, au prix des offres, au niveau d’équipement des ménages et aux compétences numériques. L’UIT souligne d’ailleurs que, partout dans le monde, l’écart entre zones urbaines et rurales reste marqué, avec moins de la moitié des habitants des campagnes connectés en 2024. En Afrique, l’urbanisation numérique avance plus vite que l’inclusion des territoires éloignés.
Pour l’État algérien, l’enjeu est donc double. D’un côté, il faut consolider la cohésion territoriale dans un pays vaste, où l’aménagement du territoire reste une question politique autant qu’économique. De l’autre, il faut rendre crédibles les services publics numérisés. Une plateforme nationale ou un service en ligne ne sert pas grand-chose si une partie des citoyens reste en dehors du réseau, ou si le débit empêche un usage stable.
Un enjeu de cohésion nationale et de souveraineté numérique
Cette politique touche différemment les acteurs du pays. Pour les habitants des localités à faible densité, elle peut réduire l’isolement administratif, faciliter les démarches et ouvrir un accès plus régulier à l’école, à la santé ou aux paiements numériques. Pour les opérateurs, elle impose une logique de service public dans des zones où l’investissement est lourd et le retour financier plus lent. Pour l’État, elle devient un instrument de redistribution territoriale et de stabilité sociale.
La lecture régionale est tout aussi importante. L’Algérie appartient à l’Union du Maghreb arabe, une organisation maghrébine dont la coopération économique reste inachevée, mais elle inscrit aussi sa trajectoire numérique dans un espace africain plus large où la souveraineté digitale devient un mot-clé. Dans ses propres publications, l’administration algérienne présente désormais le numérique comme une capacité stratégique, y compris à l’échelle africaine. Dans ce cadre, étendre la couverture dans les zones peu denses n’est pas un geste marginal : c’est une brique de l’autonomie numérique, sur un continent où l’accès reste très inégal.
Le calendrier sera donc le premier point à surveiller. Si le délai de 18 mois est respecté, cette adjudication pourrait rapprocher plusieurs milliers de localités d’un accès plus stable à la voix, aux données et aux services numériques. Si elle s’enlise, elle rappellera une réalité connue dans de nombreux pays africains : la couverture affichée sur le papier ne suffit pas à combler la fracture numérique. L’enjeu, à Alger comme dans les provinces, sera de passer de la promesse technique à l’usage concret.